Noctes Gallicanae

 

CIL 4, 9143, Reg 3 ins 04

Salut aux Pompéiens, où qu'ils soient !


Claude, Néron et Poppée

à Pompéi

 

Claude

 

Claude possédait-il une villa à Pompéi ? Suétone, Claude, 27, nous rapporte une anecdote qui tendrait à le laisser penser :

 

Liberos ex tribus uxoribus tulit : ex Vrgulanilla Drusum et Claudiam, ex Paetina Antoniam, ex Messalina Octaviam et quem primo Germanicum, mox Britannicum cognominavit. Drusum Pompeis impuberem amisit piro per lusum in sublime iactato et hiatu oris excepto strangulatum, cum ei ante paucos dies filiam Seiani despondisset.

Il eut des enfants de trois femmes : Urgulanilla lui donna Drusus et Claudia, Paelina lui donna Antonia, Messaline lui donna Octavie et un garçon d’abord surnommé Germanicus, puis Britannicus.

Il perdit Drusus encore enfant à Pompéi : il jouait à lancer en l’air une poire qu’il recevait dans sa bouche grande ouverte et avec laquelle il s’étouffa. Quelques jours auparavant, il l’avait fiancé à la fille de Séjan.

 

Il faut dire que le texte de ce passage est malheureusement corrompu : la leçon des manuscrits est pompeium, ce qui ne présente aucun sens. Certains éditeurs corrigent en prope iam, d’autres en prope tum.

 

Séjan a été disgracié et exécuté en octobre 31. On sait que sa fille a connu un sort atroce.

 


 

Néron et Poppée

 

Les citations de Suétone sont extraites de sa Vie de Néron, les citations de Tacite des Annales.

Vive Néron !

Le nom de Néron revient relativement souvent dans les inscriptions gravées sur les murs de Pompéi, bien plus en tout cas que celui des autres empereurs.

Quand la ville est ensevelie, Néron était mort depuis 11 ans, Claude depuis 25 ans, Caligula depuis 38 ans, Tibère depuis 42 ans.

Aucune inscription ne mentionne Tibère de façon certaine, il avait pourtant en 26, aux dires de Suétone, parcouru toute la Campanie peregrata Campania.

On peut penser que les noms de Caligula et de Claude avaient eu le temps de s’effacer dans la mesure où il ne reste que peu d’inscriptions peintes à leurs noms, une seule pour Caligula :

C CAESARIS AVGVSTI C[. . .

CIL 4, 669

de Gaius César Auguste

[Caligula, peut-être un reste d’affiche de jeux].

 

Le nom de Claude apparaît dans deux graffiti de la maison de L. Caecilius Jucundus :

 

TI CLAVDI CAESARIS

CIL 4, 4089

Tiberius Claudius César (Claude)

 

TI CLA(V)DI(VS)

CIL 4, 4090

image106.jpg

Tiberius Claudius [César] =Claude ?

 

Pourtant, une leçon d’un passage corrompu de Suétone (Claude, 27) donnerait à penser que Claude a bien possédé une résidence à Pompéi :

Liberos ex tribus uxoribus tulit : ex Vrgulanilla Drusum et Claudiam [. . .]. Drusum Pompeis impuberem amisit piro per lusum in sublime iactato et hiatu oris excepto strangulatum, cum ei ante paucos dies filiam Seiani despondisset Il eut des enfants de trois de ses femmes : d’Urgulanilla, Drusus et Claudia. […] Il perdit Drusus encore enfant à Pompéi, étouffé par une poire qu’il s’amusait à lancer en l’air et à recevoir dans sa bouche ouverte, alors qu’il l’avait fiancé quelques jours avant à la fille de Séjan.

 

Mieux : parmi les empereurs postérieurs à Néron, seul le nom d’Othon et peut-être celui de Vespasien apparaissent une fois chacun dans les graffiti :

IMP OTHO

CIL 4, 1279

L’empereur Othon

VESPA[. . .

CIL 4, 1278

Vespa[sien ?]

 

Il faut croire que les Pompéiens se souciaient peu de l’empereur lorsqu’ils prenaient un poinçon pour écrire dans le stuc. Il faut bien admettre que Rome était loin et que Pompéi était une petite ville de province bien tranquille où l’on se souciait davantage de vivre agréablement et de faire fructifier son patrimoine, si l’on en avait un,

LVCRV ACIPE

CIL 10, 876

Fais des profits !

que de l’empereur, auquel on rendait officiellement tous les honneurs officiels, mais qui ne devait guère occuper les esprits en dehors des périodes de crise.

 

Alors pourquoi le nom de Néron revient-il si souvent dans les inscriptions peintes et les graffiti ?

 

La plupart des inscriptions sont malheureusement trop mutilées en donner une idée précise :

Nero

CIL 4, 8000

Néron.

 

Nero qVis n

CIL 4, 4092

Néron, qui ... ?

 

Neronem

Neronem

CIL 4, 3155

Néron, Néron.

 

Neroni fel(iciter)

CIL 4, 4814

Vive Néron !

 

IanVariVs Neronis

Neronis

CIL 4, 2333

Januarius (esclave ou affranchi) de Néron.

RestitVtVs Neronis

CIL 4, 2335

Restitutus (esclave ou affranchi) de Néron.

QVater Ner[...

CIL 4, 2337

Quater... (esclave ou affranchi) de Néron.

Un Campanien d’adoption

Néron a particulièrement aimé la Campanie. Il est né à Antium… ce n’est pas la Campanie, mais ce n’est pas non plus Rome, c’est vers le sud ! Argument facile et bien trop léger pour prouver quoi que ce soit, je sais.

« Nero natus est Anti post VIIII mensem quam Tiberius excessit, XVIII Kal. Ian. tantum quod exoriente sole, paene ut radiis prius quam terra contingeretur Néron naquit à Antium, neuf mois après la mort de Tibère, le 18ème jour des calendes de janvier (15 décembre 37), précisément au lever du soleil, si bien qu’il fut touché de ses rayons presque avant la terre » (Suétone, Néron, 6).

NERON1

Trois événements du règne de Néron touchent les Pompéiens de plus près : la rixe de l’amphithéâtre de 59 dont le dossier aboutit à Rome sur le bureau de l’empereur, les tremblements de terre de 62 à Pompéi et de 64 à Naples, et surtout la passion de l’empereur pour Poppée, dont la famille était originaire de Pompéi ou des environs immédiats. Cette fois, on ne plaisante plus !

Erat in civitate Sabina Poppaea…

Erat in civitate Sabina Poppaea, T. Ollio patre genita, sed nomen avi materni sumpserat, inlustri memoria Poppaei Sabini consularis et triumphali decore praefulgentis; nam Ollium honoribus nondum functum amicitia Seiani pervertit. Il y avait à Rome une certaine Poppaea Sabina, fille de Titus Ollius, mais qui avait pris le nom de son grand-père maternel, un homme d’illustre mémoire, Poppaeus Sabinus, ancien consul resplendissant des honneurs du triomphe ; Ollius en effet n’avait pas encore atteint le sommet de sa carrière quand il fut perdu par les liens qu’il entretenait avec Séjan. (Tacite, XIII, 45). Le père de Poppée serait donc mort entre 31 et 35, après avoir exercé la questure : quaestori loco natam, dit Suétone de Poppée (35).

 

Son père

Ollius ou Olius est un nom bien attesté à Pompéi, on le rencontre dans des affiches électorales du début du 1er siècle ap. J.-C :

L OLIVM II V B

CIL 4, 11

Lucius Olius duumvir, c’est un homme de valeur.

L O[...

D V V B O V

CIL 4, 25

Lucius Olius duumvir, c’est un homme de valeur, votez pour lui.

L OLIVM [...

CIL 4, 57

Lucius Olius [duumvir, c’est un homme de valeur].

L OD LV LA IS VP M ovf

CIL 4, 7868

 

Un Olius (maison de Pansa) recommande la candidature de Suettius à l’édilité, ce qui prouve qu’il avait lui-même atteint le sommet de sa carrière. Certains indices (dont je ne dispose pas) permettraient de dater cette inscription de la fin des années 30. Cet Olius Primus serait-il un proche parent de notre Poppée ? :

 

SVETTIVM

AED DRP

OLIVS PRIMVS

ROG

CIL 4, 250

Suettius édile, il est digne de gérer la collectivité. Olius Primus vous le recommande.

 

Enfin, ce nom est cité dans l’amphithéâtre pour acclamer le munerator qu’il a été :

OLIO M[. . .

FELICIT[

CIL 4, 1114

Vive Olius.

 

Son grand-père maternel

Poppée (Poppaea Sabina) appartenait par sa mère à la gens des Poppaei Sabini, branche d’une grande famille de Pompéi, famille influente et unie si l’on en juge par cette affiche électorale où, exceptionnellement, la recommandation émane de toute une gens :

HELVIVM SABINVM

POPPAEI AED FIERI ROG

CIL 4, 357

Helvius Sabinus édile ! Les Poppaei vous le recommandent de voter pour lui.

 

On connaît bien le grand-père de Poppée, C. Poppaeus Sabinus, consul en 9, qui fut ensuite gouverneur des deux Mésie et de Macédoine pendant la plus grande partie du règne de Tibère (14-37). Il est mentionné dans une inscription peinte très mutilée du forum de Pompéi :

]C POPPAEO SABINO

COS

CIL 10, 963

Il se suicida en 35 πρίν τινα αἰτίαν λαβεῖν avant d’être mis en accusation (Dion Cassius, LVIII), dans la dernière épuration consécutive à la chute de Séjan en 31.

Il est l’auteur, pendant son consulat, avec son collègue M Papius Mutilus, de la célèbre lex Papia Poppaea qui réprimait le célibat et les couples mariés sans enfant. Or, aussi bizarre que cela paraisse, ni l’un ni l’autre des consuls n’était marié ! (Dion Cassius, LVI).

 

Peut-être notre Poppée était-elle la nièce ou la cousine de ce Quintus Poppaeus Sabinus, dit Fulbunguis, « l’homme aux ongles roses » et de sa femme Vatinia, propriétaires entre autres de la maison dite « de Ménandre », qui avaient fait peindre l’un et l’autre, leurs engagements dans la politique locale sur les murs de leur maison, ce qui prouve que les femmes de cette famille n’hésitaient pas à se mêler des affaires d’hommes :

 

C IVliVm PolybiVm

IIvir

FVlbVngVis rog

CIL 4, 7345

Fulbunguis, vous recommande Gaius Julius Polybius comme duumvir.

 

L CeiVm SecVndVm aed Vatinia cVpide facit

CIL 4, 7347

Vatinia s’engage à fond en faveur de Lucius Ceius Secundus comme édile.

 

L’argent ne devait pas manquer : on note négligemment sur un mur de la maison de Ménandre que l’on a prêté plus de mille sesterces, somme pourtant relativement importante (1000 HS font 6000 euros environ).

ex meSa m[. . .]S

qVam pecVniam QVintVs

Cn

Pontio [.]ilano s

locavit

ex mensa [scil argentaria] millia ... HS sumpta quam pecuniam Quintus (Poppaeus Sabinus Cn Pontio Silano s( ?) locavit

CIL 4, 8310

Retiré de la banque ... mille sesterces. Quintus Poppaeus Sabinus a prêté cette somme avec intérêts à Gnaeus Pontius Silanus.

 

Sa mère

On ignore la date de naissance exacte de Poppée, il faut la situer entre 30 et 35.

Sa mère était sans doute la Poppée dont parle Tacite au début du livre XI des Annales. Dans la mesure le père de celle-ci, Q. Poppaeus Sabinus, était encore célibataire en 9, il faut placer sa naissance au début des années 10.

Pour une raison qui m’échappe (Tacite est le seul de mes historiens à la mentionner et son livre X est perdu) elle s’attire en 47 les foudres de Messaline qui la compromet dans l’affaire Valerius Asiaticus et la contraint à se donner la mort. On lui reprochait, outre une liaison avec Asiaticus, d’avoir été la maîtresse attitrée du pantomime Mnester : domum suam Mnesteris et Poppaeae congressibus praebu[erant] ils avaient prêté leur maison pour les rendez-vous de Mnester et Poppée. (Tacite, Annales, XI, 4).

 

En 47, elle était remariée à un certain Cornelius Scipion, ami de l’empereur Claude :

« adeo ignaro Caesare ut paucos post dies epulantem apud se maritum eius Scipionem percontaretur cur sine uxore discubuisset, atque ille functam fato responderet Claude César était si peu au courant [de la mort de Poppée] que quelques jours après il demanda à son mari Scipion qui était placé à côté lors d’un banquet pourquoi il était venu sans sa femme, et celui-ci lui répondit qu’elle avait accompli son destin » (Tacite, XI)

 

Notre Poppée avait alors entre 12 et 17 ans et atteignait l’âge du mariage. Son père et sa mère étant morts en disgrâce, on comprend qu’elle épouse, non sans déroger, un homme de l’ordre équestre, un certain Rufrius Crispinus, et non un homme de l’ordre sénatorial. On comprend aussi que les portes du palais lui aient désormais été fermées, Agrippine en particulier étant peu soucieuse d’introduire de jeunes beautés sous les yeux de Claude, mais il est certain qu’elle y avait été reçue jusqu’en 47 et que le jeune Néron, âgé de 10 ans cette année-là la connaissait.

Vers 55, elle donne naissance à un fils, que Néron fera noyer en 65 sous prétexte que « ferebatur ducatus et imperia ludere on disait qu’il jouait au général et à l’empereur » (Suétone, 35).

 

Poppée avait-elle, du côté de sa mère, une ascendance juive ? S’était-elle convertie au judaïsme … ou au christianisme ? Flavius Josèphe emploie à propos d’elle une expression (intentionnellement ?) équivoque : Νέρων δὲ διακούσας αὐτῶν οὐ μόνον συνέγνω περὶ τοῦ πραχθέντος, ἀλλὰ καὶ συνεχώρησεν ἐᾶν οὕτως τὴν οἰκοδομίαν, τῇ γυναικὶ Ποππαίᾳ, θεοσεβὴς γὰρ ἦν... Après avoir écouté [les dix délégués des Juifs], Néron, non content de leur pardonner leurs actes, leur accorda encore de laisser debout leur construction pour faire plaisir à sa femme Poppée qui l'avait imploré en leur faveur, car elle était pieuse… Flavius Josèphe, Antiquités judaïques, XX, 8, 195.

 

Ses mariages

En 57-58 elle divorce pour épouser Marcus Salvius Otho (né en 32), ami de Néron et futur empereur de l’année 69.

 

A partir de ce point, les historiens anciens ne s’accordent plus.

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Selon Tacite, Poppée aurait divorcé par ambition et cupidité : elle se fit épouser par Othon qui était jeune, riche et familier de l’empereur. Admise de nouveau au palais après ce second mariage, Poppée aurait simulé une violente passion pour Néron, tout en résistant à ses avances. Celui-ci tomba dans le piège.

 

Selon Plutarque, Othon aurait agi pour se faire valoir auprès de Néron : il séduisit Poppée en lui laissant espérer qu’elle deviendrait la maîtresse de l’empereur, mais l’ayant prise chez lui en la faisant passer pour sa femme, il n’arrivait plus à se résoudre à la partager.

 

Selon Suétone, Néron était déjà l’amant de Poppée pendant son premier mariage. Othon n’aurait contracté avec elle qu’un mariage blanc pour détourner les soupçons d’Agrippine, qui ne supportait pas qu’une autre pût avoir la moindre influence sur son fils. Mais, vivant près de la belle, Othon aurait conçu pour elle une telle passion qu’il serait devenu jaloux de Néron. Il serait même allé jusqu’à ipsum etiam exclusisse quondam pro foribus astantem miscentemque frustra minas et preces ac depositum reposcentem laisser un jour à sa porte Néron qui mêlait en vain les prières aux menaces et lui réclamait le dépôt qu’il lui avait confié (Suétone, Othon, 3). On imagine la scène !

 

Scène qu’on peut interpréter de façon différente si l’on pense aux vers d’Ovide (Art d’aimer, III, 579-582) :

Quod datur ex facili, longum male nutrit amorem :

    miscenda est laetis rara repulsa iocis.

Ante fores iaceat, « crudelis ianua! » dicat

    multaque summisse, multa minanter agat.

Ce qu’on accorde avec facilité nourrit mal un amour durable :

il faut mêler aux doux plaisirs quelques refus.

Qu’il attende devant l’entrée de ta maison, qu’il dise « porte cruelle ! »,

qu’il ait recours à beaucoup de prières, à beaucoup de menaces.

ce n’est plus Othon mais Poppée qui aurait laissé le pauvre Néron dehors ! Du vaudeville !

 

Dion Cassius nous donne à peu près la même version que Suétone, en précisant toutefois que τούτῳ τὴν Σαβῖναν ἐξ εὐπατριδῶν οὖσαν ἀπὸ τοῦ ἀνδρὸς ἀποσπάσας ἔδοκε καὶ αὐτῇ ἀμφότεροι ἅμα ἐχρῶντο c’est Néron qui donna Poppée, femme de famille patricienne, à Othon après l’avoir fait divorcer de son mari, et que tous les deux se partageaient ses faveurs » (livre LXII).

 

Ceci se passait en 58.

 

Quoi qu’il en soit, Poppée était parvenue à ses fins et tenait le moyen de venger sa mère, de retrouver son rang et peut-être mieux encore. Quant à Othon, devenu encombrant, il fut nommé légat du gouverneur de Lusitanie : promotion ou exil ou les deux ?

Id satis visum, ne poena acrior mimum omnem divulgaret, qui tamen sic quoque hoc disticho enotuit :

Cur Otho mentito sit, quaeritis, exul honore ?

Vxoris moechus coeperat esse suae.

Ceci lui parut suffisant : [Néron] craignait qu’un châtiment plus sévère ne dévoilât toute la comédie, mais la comédie fut pourtant rendue publique par ces deux vers :

Vous voulez savoir pourquoi Othon part en exil sous couleur de promotion ?

Il était devenu l’amant d’une femme mariée, la sienne. (Suétone, Othon, 3)

 

Othon resta en poste dix ans, jusqu’à la mort de Néron, à la satisfaction de ses administrés.

 

Maîtresse de Néron

Agrippine s’opposait à la liaison de son fils avec Poppée, qu’elle connaissait bien, j’insiste sur ce point, et dont elle avait compris les intentions mieux que personne. Elle avait parfaitement raison de se méfier, car Poppée ne manquait ni de caractère, ni d’ambition et alliait suffisamment d’intelligence à sa remarquable beauté pour parvenir à ses fins.

poppee.jpg

Tacite (XIII, 46) nous a laissé d’elle le portrait d’une femme à l’ambition sans limite.

Huic mulieri cuncta alia fuere praeter honestum animum. Quippe mater eius, aetatis suae feminas pulchritudine supergressa, gloriam pariter et formam dederat.

Cette femme avait tout pour elle, sauf le sens de l’honnêteté. Sa mère, qui avait surpassé en beauté les femmes de sa génération, lui avait transmis à la fois son goût de briller et sa beauté.

Opes claritudine generis sufficiebant. Sermo comis nec absurdum ingenium. Modestiam praeferre et lascivia uti; rarus in publicum egressus, idque velata parte oris, ne satiaret adspectum, vel quia sic decebat. Famae numquam pepercit, maritos et adulteros non distinguens; neque adfectui suo aut alieno obnoxia : unde utilitas ostenderetur, illuc libidinem transferebat.

Elle était assez riche pour assurer l’éclat de sa famille. Elle parlait avec élégance et ne manquait pas d’esprit. Elle se montrait réservée mais ses mœurs étaient dissolues ; elle sortait rarement en public, et si cela lui arrivait, elle se voilait à demi le visage, pour ne pas satisfaire les regards ou simplement parce que cela lui allait bien. Sa réputation lui était indifférente et elle ne fit jamais la différence entre ses maris et ses amants, elle ne tenait compte ni de ses sentiments ni de ceux des autres : où elle voyait son intérêt, c’est là qu’elle portait ses désirs.

 

Dion Cassius nous propose (LXII, 28) ce portrait éloquent :

Ἡ δὲ δὴ Σαβῖνα αὕτη οὕτως ὑπερετρύφησεν (ἐκ γὰρ τῶν βραχυτάτων πᾶν δηλωθήσεται) ὥστε τάς τε ἡμιόνους τὰς ἀγούσας αὐτὴν ἐπίχρυσα σπαρτία ὑποδεῖσθαι, καὶ ὄνους πεντακοσίας ἀρτιτόκους καθ´ ἡμέραν ἀμέλγεσθαι, ἵν´ ἐν τῷ γάλακτι αὐτῶν λούηται· τήν τε γὰρ ὥραν καὶ τὴν λαμπρότητα τοῦ σώματος λαμπρῶς ἐσπουδάκει, καὶ διὰ τοῦτο οὐκ εὐπρεπῆ ποτε αὑτὴν ἐν κατόπτρῳ ἰδοῦσα ηὔξατο τελευτῆσαι πρὶν παρηβῆσαι.

Sabina quant à elle a repoussé à ce point les limites du luxe (je vais en donner brièvement un aperçu global) qu’elle faisait porter aux mules qui tiraient sa voiture des chaussures plaquées d’or et faisait traire chaque jour cinq cents ânesses qui venaient de mettre bas pour se baigner dans leur lait. Elle se tenait au plus haut point à son apparence et à la perfection de son corps. C’est ainsi qu’un jour où son miroir lui avait renvoyé une image qui ne lui plaisait pas, elle souhaita mourir avant l’irrémédiable.

 

À Pompéi, loin des intrigues de la cour, la popularité de Poppée ne connaît aucune ombre. Les graffiti suivants, s’ils concernent bien notre Poppée datent d’avant 63 :

 

CampylVs Poppaeae sal

CIL 4, 6817

Le bonjour de Campylus (=Pamphilus) à Poppée.

 

PampylVs Poppaeae sal

CIL 4, 6821

Le bonjour de Pamphilus à Poppée.

 

Nero A

Pope

CIL 4, 1744

Néron Auguste, Poppée.

 

Le distique suivant chante une Sabina, sans qu’on puisse affirmer là encore qu’il s’agit bien de Poppée, mais les quelques lignes de Dion Cassius que j’ai citées ci-dessous inciteraient assez à le croire :

 

sic [.]i[.]i contingat semper florere Sabina contingant

formae sisqVe pVElla diV

sic tibi contingat semper florere Sabina

contingant formae sisque puella diu

CIL 4, 9171

image001

Qu’il te soit donné d’être toujours en fleur comme tu l’es, Sabina.

Que la beauté physique te soit donnée, reste longtemps jeune.

 

Néron à Pompéi ?

Agrippine, je l’ai dit, avait raison de s’inquiéter. La passion de Néron pour Poppée tournait à la folie, tous les auteurs sont formels : δεινῶς γὰρ ἤδη αὐτῆς ἐρᾶν ἤρξατο il commençait déjà à l’aimer à la folie » (Dion Cassius, LXII) ; Poppaeam... dilexit unice il chérit Poppée par dessus tout (Suétone, 35) ; mox acri iam principis amore l’amour du prince étant désormais devenu violent (Tacite, XIII, 46).

Or, Poppée, qui avait compris qu’Agrippine ferait toujours obstacle à son mariage avec Néron, ἀνέπεισε τὸν Νέρωνα ὡς καὶ ἐπιβουλεύουσάν οἱ αὐτὴν διολέσαι persuada Néron, sous prétexte qu'Agrippine complotait contre lui, de la faire périr » (ibid.).

 

En le 23 mars 59, Néron fait assassiner sa mère à Baies à la fin des fêtes de Minerve, que l’on célébrait du 19 au 23 mars. On sait que les choses ne se passèrent pas comme prévu, que de nombreux témoins (« ingens multitudo une foule immense », selon Tacite) pouvaient raconter ce bizarre naufrage par temps clair et mer calme, que Néron fit courir le bruit qu’il avait fait l’objet d’une tentative d’assassinat fomentée par Agrippine et qu’elle s’était suicidée en apprenant que ses manœuvres étaient découvertes. Personne sans doute ne fut dupe, ni à Rome, ni surtout en Campanie à proximité du lieu des événements.

 

Faut-il voir une allusion à ce meurtre dans un graffiti de Boscotrecase ?

 

Caesaris AVgVsti femina mater erat

CIL 4, 6893

La mère de César Auguste était une femme.

 

Le meurtre accompli, Néron, nous dit Tacite (XIV, 13), cunctari tamen in oppidis Campaniae, quonam modo urbem ingrederetur, an obsequium senatus, an studia plebis reperiret anxius s’attarde dans différentes villes de Campanie, inquiet de l’accueil que lui réservera Rome, se demandant s’il retrouverait un sénat soumis et une plèbe à sa dévotion. Pompéi répond bien à la définition de oppidum, une ville fortifiée, contrairement aux villes de villégiature. Dion Cassius nous dit, sans plus de précisions géographiques, que Néron en proie à des hallucinations ἄλλοσε ει καὶ ἐπειδὴ κἀνταῦθα τὰ αὐτὰ συνέβαινεν ἄλλοσε ἐμπλήκτος μεθίστατο il changeait de résidence mais lorsque là aussi les mêmes phénomènes se produisaient, plein de terreur, il déménageait encore ».

 

On lit, dans la maison de Cuspius Pansa, un graffiti significatif :

 

proeliare Langens Caesar te spectat

CIL 4, 2398

Bats-toi, Langens, César te regarde

 

Qui pourrait se battre sous les yeux de César, c’est-à-dire de l’empereur, sinon un gladiateur ? Et dans un lieu que les empereurs ne fréquentaient pas habituellement, l’amphithéâtre de Pompéi, sinon la recommandation perd la plus grande partie de sa raison d’être.

 

Si Myrtilus était bien lui aussi un gladiateur, on peut interpréter dans le même sens les deux inscriptions suivantes, gravées l’une dans les thermes de Stabies, l’autre dans le lupanar :

Myrtile habias propitiVm Caesare(m)

CIL 4, 2083

Myrtilus, que César te soit favorable.

(habias représente une prononciation vulgaire de habeas)

 

Myrtile habeas propitiVm Caesare PVteolanis feliciter omnibVs NVcerinis felicia et VncVm Pompeianis PetecVsanis

CIL 4, 2183, lupanar.

Myrtilus, que César te soit favorable. Vive les gens de Pouzzoles, du bonheur à tous ceux de Nuceria, la boucherie pour les gens de Pompéi et de Pithecusa !

(Petecusanis représente une prononciation vulgaire de Pithecusanis)

 

Puteoli (Pouzzoles) était devenu colonie « néronienne » en 60 ; en 57, « Nerone iterum L. Pisone consulibus pauca memoria digna evenere, [. . .] coloniae Capua atque Nuceria additis veteranis firmatae sunt L’année où Néron fut consul pour la deuxième fois avec Lucius Pison, peu d’événements mémorables eurent lieu… les colonies de Capoue et de Nuceria furent renforcées par l’arrivée de nouveaux vétérans » (Tacite, XIII, 31). Le graffiti semble bien être de la main d’un inconditionnel de Néron !

 

Ainsi Néron aurait pu assister à un munus donné en son honneur dans l’amphithéâtre de Pompéi. On imagine facilement que son souvenir soit resté bien vivant dans les mémoires pendant les vingt ans qui ont suivi jusqu’à la disparition de la ville. D’autant que les grands de ce monde ne se déplaçaient pas encore pour quelques heures : l’empereur devait loger sur place. Quelle maison pompéienne a eu l’honneur d’accueillir le prince ? Peut-être la maison des Poppaei, celle que nous désignons du nom de « maison de Ménandre », peut-être, on le verra un peu plus loin, l’une de leurs villae, « résidences secondaires ».

 

On peut se demander dans quel état d’esprit les notables ont accueilli leur empereur matricide, d’autant que certains d’entre eux avaient peut-être été invités aux fêtes des Baïes, au cours desquelles Néron tenait à manifester ostensiblement son affection filiale, sans oublier qu’il avait l’intention de crier sa douleur devant de nombreux témoins.

 

image001

Sénèque

 

Parmi ces témoins, il faut compter bien évidemment Sénèque. J’en suis persuadé, même si les sources anciennes ne le mentionnent pas. Mais justement, elles ne mentionnent aucun nom. Or Sénèque occupait un rang élevé dans la hiérarchie protocolaire et devenait de ce fait un témoin de choix, et qui plus est, un témoin de moralité.

 

On sait qu’Agrippine l’avait chargé de préparer Néron à son rôle d’empereur.

A la mort de Claude (là encore, on peut se demander s’il était totalement ignorant des projets de son amie Agrippine : un revirement de Claude en faveur de Britannicus aurait sérieusement compromis son avenir !), il publie un pamphlet anonyme, la fameuse « Citrouillification » : Συνέθηκε μὲν γὰρ καὶ ὁ Σενέκας σύγγραμμα, ἀποκολοκύντωσιν αὐτὸ ὥσπερ τινὰ ἀθανάτισιν ὀνομάσας Sénèque en effet avait composé un ouvrage, qu’il avait intitulé l’Apocoloquintose sur le modèle de l’apothéose. (LX, 35),

où il assure une belle promo pour le nouvel empereur. Apollon chante devant les parques qui filent le destin de Néron :

« Ne demite, Parcae,

Phoebus ait, vincat mortalis tempora vitae

ille mihi similis vultu similisque decore

nec cantu nec voce minor. Felicia lassis

saecula praestabit legumque silentia rumpet.

Qualis discutiens fugientia Lucifer astra

aut qualis surgit redeuntibus Hesperus astris,

qualis, cum primum tenebris Aurora solutis

induxit rubicunda diem, Sol aspicit orbem

lucidus et primos a carcere concitat axes :

talis Caesar adest, talem iam Roma Neronem

aspiciet. Flagrat nitidus fulgore remisso

vultus et adfuso cervix formosa capillo. »

Haec Apollo. At Lachesis, quae et ipsa homini formosissimo faveret, fecit illud plena manu et Neroni multos annos de suo donat.

« N’enlevez rien, ô Parques

dit Phoebus ; qu’il dépasse la durée d’une vie mortelle,

lui, mon semblable par le visage, semblable aussi par la beauté,

et qui ne m’est inférieur ni par le chant ni par la voix. Aux épuisés

il assurera des ères bienheureuses et rompra le silence des lois.

Comme l’étoile du matin, qui fait s’écarter les astres fugitifs,

comme l’étoile du soir, qui se lève quand les astres reviennent,

comme, aussitôt que l’Aurore empourprée a dissipé les ténèbres

et introduit le jour, le Soleil contemple la terre,

lumineux, et lance d’abord son char hors de l’enclos,

ainsi César est là, ainsi Rome va contempler Néron.

Son visage, brillant d’un éclat contenu, resplendit,

comme son cou gracieux où flottent ses cheveux. »

Ainsi chante Apollon. Lachésis, pour marquer elle aussi sa faveur à un si bel homme, s’acquitte de sa tâche à pleines mains et offre à Néron de nombreuses années sur ses propres fonds. (Traduction Michel Dubuisson).

Intéressant : le nouvel empereur est beau et il chante bien. Sénèque avait-il pressenti la suite du règne ?

 

Il y a mieux : Dion Cassius accuse formellement Sénèque d’avoir poussé Néron à tuer Agrippine. Certes, l’historien grec n’est pas tendre avec le philosophe à qui il taille une toge sur mesures.

Il le dénonce comme amant d’Agrippine après avoir été celui de Julia Livilla (ce qui expliquerait son exil en Corse) :ὅτι Σενέκας αἰτίαν ἔσχε καὶ ἐνεκλήθη ἄλλα τε καὶ ὅτι τῇ Ἀγριππίνῃ συνεγίγνετο· οὐ γὰρ ἀπέχρησεν αὐτῷ τὴν Ἰουλίαν μοιχεύσαι Sénèque se trouva alors (en 58) mis en examen et fut accusé entre autres d’être l’amant d’Agrippine. Il ne lui avait pas suffi d’avoir des rapports adultères avec Julia (Livilla)... (LXI, 10)

Dion Cassius le présente comme un flatteur et un adulateur, un cupide qui aurait accumulé une fortune de 300 millions de sesterces (1800 millions de nos francs ! Tacite, XIII, 42, indique la même somme ), un amateur de « grands garçons », bref πάντα τὰ ἐναντιώτατα οἷς ἐφιλοσόγει ποιῶν faisant tout le contraire de ce qu’il enseigne dans sa philosophie.

 

Dans son récit de la préparation du crime, Dion Cassius, qui vient de dire que Poppée poussa Néron à se débarrasser d’Agrippine, poursuit καὶ αὐτὸν (τὸν Νέρωνα) καὶ Σενέκας ... παρώξυνεν et Sénèque aussi l’y incita vivement et la page continue à la 3ème personne du pluriel : ναῦν ἰδόντες ἐν τῷ θεάτρῳ διαλυομένην ἐφἑαυτῆς ils virent au théâtre un navire qui se disloquait de lui-même : s’agit-il de Néron et Poppée ? de Néron et Sénèque ? ou des trois ?

 

Quoi qu’il en soit, qu’il ait ou non accompagné Néron à cette époque-là, Sénèque connaissait bien Pompéi :

« Ecce Campania et maxime Neapolis ac Pompeiorum tuorum conspectus Voici la Campanie et surtout Naples, sans oublier d’aller voir ton cher Pompéi » (Lucilius, VI, 49).

« Post longum intervallum Pompeios tuos vidi. In conspectum adulescentiae meae reductus sum ; quidquid illic iuvenis feceram videbar mihi facere adhuc posse et paulo ante fecisse Il y a bien longtemps que je n’avais pas vu Pompéi. En le regardant, je suis ramené vers ma jeunesse : tout ce que j’y ai fait jeune, il me semble que je pourrais encore le faire et que je viens juste de le faire » (Lucilius, VIII, 70).

 

Il est même question de lui dans une inscription célèbre de la maison des gladiateurs, que l’on trouve ainsi traduite et commentée dans le livre d’Egon C. Corti qui l’attribue à un gladiateur: « De tous les écrivains romains, seul Sénèque flétrit les jeux sanglants du cirque ». Belle pensée de la part d’un gladiateur ! Malheureusement, le graffiti original se lit :

LVCIVS

AE

ANNVS

SENECAS

CIL 4, 4418

« Lucius Aeanneus Senecas ».

Rêvons : Sénèque visite la maison des gladiateurs et inscrit son nom sur le mur à la demande de ses occupants, dans ce cas le « s » final pourrait se lire « s[alutem (vobis) dat], vous donne le bonjour » ». Un autographe de Sénèque ! Trop beau pour être vrai. Et puis, ça ne colle pas.

Sénèque aurait écrit son nom correctement : Lucius Annaeus Seneca. La graphie « aea » pour « ea » caractérise le désir d’hypercorrection des écriveurs peu cultivés.

Alors ? un admirateur de Sénèque ? pourquoi pas ? mais en ce lieu, on admirait certainement plus les gladiateurs en vogue que les philosophes. Et puis un admirateur aurait employé une formule de salutation : feliciter par exemple, ce qui aurait entraîné l’emploi du datif, ou vale qui aurait appelé un vocatif.

Dernière hypothèse, la moins intéressante et donc la plus vraisemblable à mon sens : ce graffiti est de la main d’un quasi homonyme, un gladiateur, Lucius Aeannus Senecas, avec un SENECAS décliné à la grecque, qui a laissé une trace de son passage comme tant d’autres un peu partout à Pompéi.

La rixe de 59 à l’amphithéâtre

A la fin de cette même année 59, éclate à l’amphithéâtre la fameuse rixe entre les gens de Nuceria et ceux de Pompéi. En ce qui concerne la rixe elle-même, voyez les supporters de gladiateurs.

 

En lisant attentivement le récit de Tacite

« cuius rei iudicium princeps senatui, senatus consulibus permisit, et rursus re ad patres relata, prohibiti publice in decem annos eius modi coetu Pompeiani L’empereur renvoya le jugement de cette affaire au sénat, et le sénat aux consuls. L’affaire revint devant le sénat : on défendit pour dix ans à la ville de Pompéi, en tant que collectivité, ces sortes de réunions »

on constate que Néron n’a pas pris de décision lui-même et que les autorités se renvoient le dossier comme s’il avait quelque chose d’encombrant. Or, une bagarre dans un amphithéâtre de province qui, certes, a fait quelques morts n’a rien d’une grave affaire d’état : le sénat et les consuls en traitaient certainement de plus délicates et de plus complexes… sauf si Pompéi pouvait jouir d’une protection spéciale. Celle de Poppée. Et déplaire à Poppée, c’était déplaire à Néron. Au début de l’année 60, on prononce une interdiction de jeux de dix ans. La sanction paraît sévère, mais en considérant les choses de près, les villes voisines de Pompéi pouvaient toujours organiser des jeux et les Pompéiens n’avaient que le désagrément de se déplacer. La punition touchait davantage la classe dirigeante qui ne pouvait plus offrir honorum causa à ses concitoyens leur spectacle préféré.

Poppaea Augusta

Début 62, Néron répudie enfin sa femme Octavie, la fille de Claude, en l’accusant de stérilité et épouse Poppée. Octavie se trouve bientôt reléguée en Campanie : « inde crebri questus nec occulti per vulgum, cui minor sapientia [et] ex mediocritate fortunae pauciora pericula sunt de là, écrit Tacite (XIV, 60), des protestations répétées et même pas dissimulée se répandaient dans le peuple, dont la prudence est moindre et que la modicité de sa condition expose à moins de dangers. »

 

L’hostilité de ce peuple de Rome au mariage de Néron avec Poppée amène rapidement le couple à faire accuser de relations serviles, puis adultères la malheureuse Octavie que l’on finit par faire assassiner le 9 juin 62 : elle avait à peine vingt ans.

 

Peut-être ce graffiti a-t-il été gravé au printemps 62 :

 

Occtavia AVgVsti [. . .] abias [.]opit[. . .] sa

Octavia Augusti uxor vale. Habeas propitiam Venerem Pompeianam. Salutem tibi do.

CIL 4, 8277

Octavia, épouse de l’empereur, adieu ; que [Vénus Pompeienne ?] te soit favorable. Je te dis salut.

 

Cette année-là, en février, Pompéi avait subi un violent séisme qui détruisit une partie de la ville. En 60, « ex inlustribus Asia urbibus Laodicea tremore terrae prolapsa nullo [a] nobis remedio propriis opibus revaluit Laodicée, l’une des cités célèbres d’Asie, ruinée par un tremblement de terre, s’était relevée sans aucune aide de notre part, sur ses seules richesses » (Tacite, XIV). J’espère que pour Pompéi Néron, comme l’ont fait les autres empereurs en pareil cas, a envoyé sur place une commission chargée d’estimer les dégâts et de débloquer une aide.

 

En 63, Poppée donne le jour à une fille. Néron, fou de joie, accorde enfin à sa femme le titre qu’elle désirait certainement depuis longtemps, celui d’Augusta, qui faisait d’elle l’égale de Livie, une personne sacrée, une femme au-dessus de toutes les autres :

Memmio Regulo et Verginio Rufo consulibus natam sibi ex Poppaea filiam Nero ultra mortale gaudium accepit appelavitque Augustam, dato et Poppaea eodem cognomento. Locus puerperio colonia Antium fuit, ubi ipse generatus erat Sous le consulat de Memmius Regulus et de Verginius Rufus, Néron accueillit avec une joie au-delà des joies humaines la fille qui lui était née de Poppée. Il l’appela Augusta et décerna à Poppée aussi le même surnom. L’accouchement eut lieu à Antium, où lui-même avait vu le jour (Suétone, Néron, 23)

 

La popularité de Poppée est à son comble. Elle reçoit des hommages de tout l’empire, comme en témoigne cette épigramme que lui adresse un certain Léonidas d’Alexandrie (Anthologie, IX, 355) :

Οὐράνιον μίμημα γενεθλιακαῖσιν ἐν ὥραις

   τοῦτἀπὸ Νειλογενοῦς δέξο Λεωνίδεω,

Ποππαία, Διὸς εὖνι, Σεβαστιάς· εὔαδε γάρ σοι

   δῶρα τὰ καὶ λέκτρων ἄξια καὶ σοφίης.

 « Cette carte du ciel au jour de ta naissance,

Accepte-la de Léonidas né près du Nil,

Poppée Augusta, épouse de Zeus : tu prends plaisir en effet

Aux présents dignes de ton mariage et de ta sagesse. »

 

A Pompéi, on se réjouit bien haut du bonheur de Poppée :

F Popa[E] AVgVste feliciter

Feliciter Poppaeae, Augustae feliciter !

CIL 4, 10049

image001

Vive Poppée, vive l’Augusta.

Graffiti difficile : si je colle le premier « E » de feliciter sur la première fissure, le résultat est le suivant :

image002

ce « E » me paraît bizarrement placé trop haut par rapport à une ligne horizontale qui commence bien régulièrement. La première lettre pose également problème : feliciter se place normalement après son complément. Alors ? dans la mesure où notre homme ne semble pas se soucier de la cohérence de son alphabet et utilise pour noter le e long ou bref, issu ou non de la diphtongue æ, tantôt E tantôt II, ne pourrait-on pas lire « Peperit POP(pae)A Poppée a accouché » ? Dans de nombreux graffiti, le tracé du P se fait comme celui de la première lettre. Dans ce cas, le trait qui se perd dans la fissure du mur n’aurait rien à voir avec notre inscription. Hypothèse hélas toute gratuite !

 

Est-ce pour remercier de ses bienfaits la divinité tutélaire de sa ville qu’elle fait une offrande au temple de Vénus pompéienne :

MVnera Poppaea misit Veneri sanctissimae berVllVm helencVmque Vnio mixtVs erat

AE 1977, 217

Poppée a envoyé un présent à Vénus la très respectable : une émeraude et une perle ovale, auxquelles était jointe une perle de grande taille.

 

On peut légitimement imaginer que dans des circonstances aussi heureuses, elle ait intercédé auprès de son époux en faveur des Pompéiens, car il semble bien que l’interdiction de jeux ait été rapportée.

 

On peut aussi avec un frisson d’horreur imaginer que ce don a été fait au moment de la mort d’Octavie : les historiens notent que la générosité de Néron et de son entourage n’était jamais aussi grande qu’après un crime. Par exemple qu’après la mort de Britannicus « Exim largitione potissimos amicorum auxit A cette occasion, il combla de largesses les principaux de ses amis » (Tacite, XIII).

 

Les Pompéiens expriment haut et fort leur attachement au couple impérial, comme en témoignent plusieurs inscriptions et graffitis, en particulier celles-ci qui mentionnent une décision politique ou judiciaire importante et heureuse :

iVdicis AVgVsti p p et Poppaeae AVg feliciter

iudiciis Augusti patris patriae et Poppaeae Augustae feliciter

CIL 4, 3726

Vive les décisions de (Néron) Auguste, père de la patrie, et de Poppée Augusta.

 

ivdicis avgc felic

CIL 4, 7625

Vive les décisions d’Auguste et Augusta

c’est-à-dire de Néron et Poppée, si la bonne leçon est « AVGG » où les deux G servent à indiquer que le mot est au pluriel (Augustus Augusta) ; « de Auguste César » (Augustus Caesar) si la bonne leçon est « AVGC ». Mais dans ce cas, il pourrait s’agir aussi de Vespasien. Je préfère la première hypothèse, dans la mesure où d’ordinaire, Caesar vient avant Augustus.

 

On lit aussi dans une boutique de la rue des Diadumènes

iVdicis AVgVsti AVgVstae feliciter

nobis salvis felices sVmVs

perpetVo

CIL 4, 1074

Vivent les décisions de l’Augustus et de l’Augusta ;

maintenant que nous sommes sauvés, nous sommes heureux

à perpète.

remarque : on attendrait plutôt in perpetuum, « pour toujours ».

 

Ivdicis Avg felic Pvteolos Antivm Tegeano Pompeios hae svnt verae

coloniae

CIL 4, 3525

Vive les décisions de Néron Auguste ; Pouzzoles, Antium, Tegeanum et Pompéi : voilà les vraies colonies.

 

Le Tegeanum du graffitti, mal identifié, pourrait être Teglanum (aujourd’hui Terzigno ?), petite ville entre Nuceria et Nola.

En 60, « la ville ancienne de Pouzzoles reçut de Néron les droits de colonie romaine et un surnom », écrit Tacite (XIV, 27) : Colonia Claudia Augusta Neronensis Puteoli « Pouzzoles, colonie Claudienne Néronienne ».

 

Néron, de même que Sylla avait transformé Pompéi en colonie, donne à Pouzzoles son nom et son surnom :

 

Coloniae ClaV(diae)

Nerone(n)si PVtiolan(a)e

feliciter

scripsit C IVliVs SperatVs

Sperate va

CIL 4, 2152

Vive la colonie Claudienne Néronienne de Pouzzoles ! signé Gaius Julius Speratus. [un peu plus bas et d’une autre main] Bravo, Speratus.

Oplontis

 

Près de la gare de l’actuelle Torre Annuziata, à Oplontis, on a mis au jour une magnifique résidence secondaire, villa de grand luxe qui appartenait de toute évidence  à un très riche personnage.

 

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Or, dans les latrines, les archéologues ont retrouvé une amphore qui porte l’inscription

SECVNDO

POPPAEAE

d’où la tentation de faire de Poppée (ou de sa famille) la propriétaire de cette villa et d’imaginer en la visitant qu’elle ait pu y séjourner de temps en temps pendant ces années heureuses pour elle avec son impérial amant puis époux.

 

Comme le dit Mérimée qui s’y connaissait : « c’est une terrible langue que le latin avec sa concision ». Faut-il lire Secundo Poppaeae (liberto) ou (servo) : « à Secundus, affranchi (ou esclave) de Poppée » ? Plutôt affranchi qu’esclave, si le cognomen de Q Poppaeus était bien Secundus plutôt que Sabinus comme l’écrit Dion Cassius.

 

Peut-on imaginer un (a) Secundo Poppaeae (missum) : « Envoyé par Secundus à Poppée », les Secundus ne manquant pas dans l’aristocratie pompéienne ? mais cette hypothèse se heurte au fait que les généreux donateurs mettent habituellement leur nom au nominatif.

 

Alors ? alors tout ceci ne prouve rien. Pourtant, lors des fouilles, on a pu constater que la villa n’était pas habitée au moment de l’éruption : aucune trace de victime, aucun ustensile de la vie quotidienne, par contre un stock de lampes à huile emballées et de nombreux matériaux de construction. Il est vraisemblable que la villa ait été endommagée lors du tremblement de terre de 62, bien que de manière très limitée. Si l’on veut bien croire que Poppée en ait été propriétaire, il faudrait plutôt imaginer des travaux d’embellissement interrompus lors de sa mort en 65.

Qualis artifex ...

La petite Augusta meurt à l’âge de quelques mois, et il semble bien que les relations entre Poppée et Néron en aient quelque peu souffert, même si la passion de l’empereur pour sa femme demeurait intacte.

 

En 64 a lieu l’épouvantable incendie de Rome. Néron, soupçonné de l’avoir fait allumer, voit sa popularité de dégrader nettement auprès du peuple de Rome. Rien n’en transparaît à Pompéi.

 

Cette même année 64, Néron, qui rêve depuis longtemps de faire une carrière artistique et d’entreprendre une tournée en Grèce, décide de faire ses débuts à Naples. Ecoutons Tacite :

« adhuc per domum aut hortos cecinerat Iuvenalibus ludis, quos ut parum celebres et tantae voci angustos spernebat. Non tamen Romae incipere ausus Neapolim quasi Graecam urbem delegit. Il avait déjà chanté dans son palais et dans ses jardins pour les Juvénales, lieux sans intérêt à ses yeux parce le public était restreint et les salles trop petites pour une telle voix. Pourtant, il n’osa pas faire ses débuts à Rome, il choisit Naples, ville de culture grecque. »

 

Peut-être aussi les Romains qui colportaient d’horribles histoires sur le comportement du prince pendant l’incendie n’étaient-ils pas prêts à venir assister à ses concerts ! Tacite poursuit :

« Inde initium fore ut transgressus in Achaiam insignesque et antiquitus sacras coronas adeptus maiore fama studia civium eliceret. Ergo contractum oppidanorum vulgus, et quos e proximis coloniis et municipiis eius rei fama civerat, quique Caesarem per honorem aut varios usus sectantur, etiam militum manipuli, theatrum Neapolitanorum complent. Après ces débuts, il pourrait passer en Grèce où il recevrait ces brillantes couronnes que leur antiquité rendait sacrées et susciterait l’enthousiasme de ses concitoyens romains avec une renommée plus grande. Ainsi, la foule des Napolitains en masse, ainsi que ceux que le bruit fait autour de l’événement avait attirés des colonies et des municipes des environs, ceux qui suivent l’empereur par esprit de vanité ou pour un intérêt quelconque, sans oublier des manipules de soldats, font que le théâtre de Naples affiche complet » (Tacite, XV, 33).

 

Parmi les « curieux » des environs, la colonie de Pompéi était à coup sûr représentée, au moins par ses notables qui eux avaient dû être fermement invités.

 

« Illic, plerique ut arbitra[ba]ntur, triste, ut ipse, providum potius et secundis numinibus evenit : nam egresso qui adfuerat populo vacuum et sine ullius noxa theatrum collapsum est. Là, poursuit Tacite, se produisit un événement tragique selon la plupart des témoins, de bon augure selon Néron lui-même : à peine le public fut-il sorti que le théâtre s’écroula ; comme il était vide, personne ne fut blessé ».

 

Suétone (20) propose une version un peu plus dramatique : « et prodit Neapoli primum ac ne concusso quidem repente motu terrae theatro ante cantare destitit quam incohatum absolveret nomon Et il se produisit d’abord à Naples, et bien que le théâtre fut secoué par un soudain tremblement de terre, il ne cessa de chanter qu’après avoir terminé le morceau qu’il avait commencé ».

 

À Pompéi, on célèbre, comme il se doit, par des jeux, l’heureuse issue de l’événement, peut-être encore en présence de Néron :

 

PRO SALVTE NER[ONIS]

in ter[rae motv ...]

CIL 4, 3822

Pour célébrer le salut de Néron dans le tremblement de terre...

 

Le hasard a conservé une affiche annonçant un spectacle qui a eu lieu les 25 et 26 février ou les 11 et 12 mars. Le peintre, qui a peut-être été distrait un instant, a tracé en effet une sorte de F que l’on peut lire comme le K de Kalendas ou plutôt comme le I de Idus. Malheureux coup de pinceau, sans importance sur le coup puisque tout le monde était au courant de la date, mais qui nous pose quelques problèmes 1950 après !

Gnaeus Alleius Nigidus Maius était duumvir quinquennal en 55-56, Ti. Claudius Verus duumvir en 61-62. Les tablettes du banquier Jucundus nous donnent les noms des duumvirs des années 52 à 62. Si les deux hommes ont été en fonction ensemble comme l’affiche paraît l’indiquer (on ignore tout des conditions de rééligibilité à Pompéi), c’est nécessairement après cette dernière date. Pourquoi pas 64 ? mais encore une fois l’hypothèse est gratuite. L’année pourrait aussi bien être 68 (voyez ci-dessous) ou une autre, et puis il n’est écrit nulle part que Verus et Maius étaient duumvirs : les Pompéiens savaient bien qui étaient leurs magistrats cette année-là !

 

image001

CIL 4, 7989

(présentation reconstituée)

Pour le salut de Claudius Néron César Auguste Germanicus, à Pompéi, aux frais de Tiberius Claudius Verus, on donnera une chasse et un concours d’athlétisme. On répandra des parfums. Les 25 et 26 février (ou les 11 et 12 mars).

Vive Claudius Verus | Celer le fouetteur boit à la santé de Maius | Vive Maius, protecteur de la colonie

Je ne sais pas à quoi correspondent les chiffres inscrits à droite !

 

Le concours d’athlétisme s’inscrit bien dans un programme à la grecque et répond aux goûts de Néron, plus amateur de spectacles à vocation culturelle et de compétitions athlétiques à la grecque que de combats de gladiateurs.

La ciguë

En 65, on découvre une vaste conspiration contre Néron qui réagit avec brutalité. On lui reprochait déjà bien des crimes par le poison depuis l’empoisonnement de Britannicus et de sa tante Domitia, on n’avait pas vraiment oublié Agrippine et Octavie restait dans toutes les mémoires. Pétrone, Sénèque se suicident. Une véritable terreur s’installe à Rome : πᾶν γὰρ τι τις ἐγκαλέσαι τῳ περιχαρείας καὶ λύπης ῥημάτων τε καὶ νευμάτων οἶός τε ἦν καὶ τοῦτἐς τὰ μάλιστα οἵ τε φίλοι οἱ πονηροὶ καὶ οἰκέται τινῶν ἤνθησαν. Tout ce qu’on pouvait trouver pour constituer une plainte contre quelqu’un, trop grande joie ou chagrin, mots ou gestes, on le rapportait et on était cru. Tout dans ces plaintes, même si l’affaire était forgée de toutes pièces, était écouté d’une oreille favorable, au mépris de la vérité, pour servir les desseins de Néron. Et grâce à cela, c’est au plus haut point que florissaient les faux amis et les serviteurs indignes » (Dion Cassius, LXXII).

 

Ces informations atteignent bien sûr Pompéi où l’on peut lire dans le stuc d’une maison bourgeoise, celle de P Paquius Proculus :

cVcVta ab rationi(b)Vs

Neronis AVgVsti

image002

CIL 4, 8075

La ciguë, ministre des finances de Néron.

Il convient de lire cicuta au lieu de cucuta. Faute d’orthographe ? Régionalisme ? Je ne crois pas : l’écriture, très belle, appartient à un homme cultivé. On ignore le nom du a rationibus de l’époque et je vois plutôt dans ce cucuta un jeu de mots que je n’explique pas mais qui serait bien dans l’esprit latin. Pensons à Catulle chez qui Mamurra devient mentula.

Mégalomanie

Nonis Neronis sal

CIL 4, 8078a

Jour des nones de Néron, salut !

ou Salut aux nones de Néron.

 

Suétone (55) nous donne l’explication de cette date étrange :

« erat illi aeternitatis perpetuaeque famae cupido, sed inconsulta. Ideoque multis rebus ac locis vetere appellatione detracta novam indixit ex suo nomine, mensem quoque aprilem Neroneum appellavit Il avait le désir d’éternité et de célébrité perpétuelle, mais de façon impulsive. A cet effet, il abolit la dénomination ancienne de nombreuses choses et de nombreux lieux pour leur en donner une nouvelle fondée sur son propre nom : il fit appeler aussi [en 65] le mois d’avril « mois de Néron ».

Mort de Poppée

En 65 toujours, Poppée meurt dans des circonstances tragiques :

« ipsam quoque ictu calcis occidit, quod se ex aurigatione sero reversum gravida et aegra conviciis incesserat Néron la tua d’un coup de pied parce qu’elle lui avait reproché vivement de rentrer tard de son entraînement d’aurige, alors qu’elle était enceinte et malade » (Suétone, 35).

 

Tacite donne la même version que Suétone mais dément formellement la rumeur d’empoisonnement qui avait couru. Seul Dion Cassius se demande si le coup de pied a été donné « εἴτε ἑκων εἴτε ἄκων accidentellement ou intentionnellement ».

 

Aucune inscription de Pompéi ne fait allusion à la mort de Poppée, pas plus qu’à sa divinisation : Néron dédicacera à Rome en 68 un temple Σαβίνῃ θεᾷ Ἀφροδίτῃ, Divae Poppaeae Veneri, « à la divine Poppée Vénus ».

Les Olympiades de Naples

Un seul graffiti fait allusion à la suite du règne de Néron. Comme si sa popularité à Pompéi s’était éteinte avec la mort de Poppée.

 

En 67, il entreprend la grande tournée en Grèce dont il rêvait depuis longtemps. Concurrent à tous les jeux dans diverses disciplines, il respecte les règlements à la lettre et n’a qu’une peur, celle d’être éliminé de la compétition. Ce qui ne l’empêche pas par ailleurs de bouleverser le calendrier des jeux pour qu’ils aient tous lieu la même année, et d’introduire un concours de musique aux jeux Olympiques !

 

Vainqueur partout, même le jour où à Olympie il est contraint à l’abandon dans une course de chars tirés par dix chevaux, il accorde en contrepartie aux Grecs leur « liberté » (entendons que les cités grecques deviennent des municipes), il accorde la citoyenneté romaine à leurs « décurions », et surtout il accorde, dit Suétone, pecuniam grandem, d’importantes subventions.

 

Tout comme Flamininus 262 ans plus tôt, il profite des jeux Isthmiques pour proclamer cette « liberté », mais alors que le consul de la république avait eu recours normalement aux services d’un héraut, l’empereur fait lui-même cette proclamation : il s’était en effet présenté partout aux concours de recrutement des hérauts chargés de proclamer les victoires aux jeux et, croyez-le ou non, il avait toujours été sélectionné ! (Suétone, 34).

 

A son retour en Italie, au début de l’année 68, les notables de Pompéi ont dû être invités une fois de plus à faire le voyage à Naples pour accueillir le vainqueur, hieronices. En son honneur, on avait pratiqué une brèche dans les remparts par où il est entré dans la ville de ses débuts sur un char tiré par des chevaux blancs.

 

On célèbre alors les jeux quinquennaux qu’il avait institués pour commémorer la mort d’Agrippine : les « Olympiades de Naples ». Ils avaient dû être déjà célébrés en 63, mais les historiens n’en parlent pas.

 

Un Pompéien s’est muni de son poinçon pour garder le souvenir de ces jeux :

 

Ol(YMPIADA) III K Ner(onias)

CIL 4, 8092

Jeux Olympiques [de Naples] : le 3 des calendes de Néron (30 mars).

 

C’est pendant ces jeux auxquels il assiste « effusissimo studio avec un intérêt passionné » (Suétone, 40) que Néron apprend la révolte des Gaules sous la conduite de Vindex, le jour anniversaire de la mort de sa mère. « Per octo continuos dies non rescribere cuiquam il ne donne d’instructions écrites à personnes pendant huit jours entiers » (ibid.), c’est-à-dire pendant la durée des jeux qui avaient débuté le 23 mars. Notre Pompéien a donc inscrit la date de son retour de Naples.

 

A Rome, Néron est accueilli en triomphateur, c’est du moins ce que veut signifier l’extraordinaire mise en scène que raconte Dion Cassius (LXIII, 21). Tout le monde, sénateurs en tête, et surtout les sénateurs précise l’historien, crie sur son passage :

Ὁλυμπιονῖκα οὐᾶ, Πυθιονῖκα οὐᾶ, Αὔγουστε Αὔγοθστε,

Νέρωνι τῷ Ἡρακλεῖ, Νέρωνι τῷ Ἀπόλλονι.

Ὡς εἷς περιοδονίκης, εἷς ἀπαἰῶνος, Αὔγουστε, Αὔγουστε,

Ἱερὰ φωνή· μακάριοι οἵ σου ἀκούοντες.

Hourra pour le vainqueur d’Olympie ! Hourra pour le vainqueur de Delphes ! Auguste ! Auguste !

Vive Néron Hercule ! Vive Néron Apollon !

Le seul vainqueur du grand chelem ! Le seul de tous les temps ! Auguste ! Auguste !

Voix bénite ! Heureux ceux qui t’entendent !

Et Dion Cassius nous garantit l’exactitude de cette citation.

Damnatio memoriae

Néron se tue le 9 juin 68, dans les crconstances que l’on connaît.

 

« Obiit tricensimo et secundo aetatis anno, die quo quondam Octaviam interemerat, tantumque gaudium publice praebuit, ut plebs pilleata tota urbe discurreret. Et tamen non defuerunt qui per longum tempus vernis aestivisque floribus tumulum eius ornarent ac modo imagines praetextatas in rostris proferrent, modo edicta quasi viventis et brevi magno inimicorun malo reversuri. Néron mourut à trente et un ans, le jour anniversaire de celui où il avait fait tuer Octavie (9 juin) et la joie populaire fut si grande que la foule parcourait tout Rome avec des bonnets d’affranchi. Et pourtant il ne manqua pas de gens qui pendant longtemps ornèrent son tombeau de fleurs au printemps et en été, qui tantôt exposèrent à la tribune aux harangues des images de lui vêtu de la toge prétexte, tantôt affichaient ses édits comme s’il était toujours vivant et reviendrait bientôt pour le plus grand malheur de ses ennemis.  » (Suétone, 57).

 

Il est condamné à la damnatio memoriae, l’abolition de son souvenir. A Pompéi, seules deux ou trois affiches annonçant des jeux de l’amphithéâtre reçoivent un coup de peinture blanche pour effacer le mot Neronis. Au moins à notre connaissance : il est possible d’autres inscriptions peintes aient été définitivement effacées. J’ai pourtant l’impression que le senatus-consulte a été appliqué strictement à la lettre : il fallait effacer le nom de Néron, mais il n’était pas précisé que toute l’inscription devait disparaître, tout comme sur cette stèle qui contient le discours de Néron accordant leur « liberté » aux Grecs :

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On voit que le nom de Néron, ΝΕΡΩΝ, a été martelé, il n’en demeure pas moins très lisible. Voyez aussi avec la même remarque une damnatio memoriae du XXe siècle.

 

Que les Parthes aient gardé un bon souvenir de lui et interviennent en faveur de sa mémoire n’a au fond que peu d’importance :

« Quin etiam Vologaesus Parthorum rex missis ad senatum legatis de instauranda societate hoc etiam magno opere oravit, ut Neronis memoria coleretur. Ajoutons que Vologèse, le roi des Parthes, qui avait envoyé des ambassadeurs au sénat pour conclure un traité d’alliance, fit demander avec beaucoup d’insistance que l’on rendît un culte à la mémoire de Néron.

 

Par contre, l’incident que raconte ensuite Suétone est plus significatif :

« Denique cum post viginti annos adulescente me exstitisset condicionis incertae qui se Neronem esse iactaret, tam favorabile nomen eius apud Parthos fuit, ut vehementer adiutus et vix redditus sit.

Enfin, vingt ans après sa mort, alors que j’étais en pleine jeunesse, se manifesta un personnage d’origine mal établie qui prétendait être Néron, et ce nom lui attira tant de faveur auprès des Parthes qu’ils le soutinrent activement et nous le livrèrent difficilement » (Suétone, 57).

 

Malgré ses crimes, limités dans l’ensemble aux classes dirigeantes de Rome, malgré son côté histrion, il semble que dans les provinces et même en Italie on ait gardé un bon souvenir de son règne.

 

Néron poète

Néron a beaucoup composé et bien entendu ses œuvres ont été retirées des bibliothèques publiques et rien ne nous en est parvenu.

 

Suétone, en sa qualité de ab epistulis (« ministre de la Correspondance ») d’Hadrien pouvait encore lire quelques-uns de ses vers conservés dans le secret des archives :

« Venere in manus meas pugillares libellique cum duibusdam notissimis versibus ipsius chirographo scriptis, ut facile appareret non tralatos aut dictante aliquo exceptos, sed plane quasi a cogitante atque generante exaratos ; ita multa et deleta et inducta et superscripta inerant Je suis tombé sur des tablettes et des recueils qui contenaient quelques-uns de ses vers les plus célèbres, écrits de sa main. Il était facile de constater qu’ils n’avaient pas été recopiés ou écrits sous la dictée, mais bien évidemment notés à la manière de quelqu’un qui réfléchit et compose : beaucoup de mots avaient été effacés, rayés ou raturés » (Suétone, 52). Suétone malheureusement ne cite aucun de ces vers et s’abstient de toute critique : nous ne saurons pas si Néron avait ou non du talent.

 

Il serait par contre piquant que quelques-uns des vers anonymes gravés dans le stuc de Pompéi soient en réalité des vers de Néron, pourquoi pas par exemple le célèbre distique :

 

(QVIS)QVIS AMAT VALEAT PEREAT QUI NESCIT AMARE

BIS TANTO PEREAT QVISQVIS AMARE VETAT

CIL 4,4091

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Longue vie à qui aime, périsse qui ne sait pas aimer, périsse donc deux fois qui empêche d’aimer.

« Vive celui qui aime ! Malheur à qui ne sait pas aimer ! Et doublement maudit celui qui ose s’opposer à l’amour ! » (trad. Egon C. Corti)

 

Les premiers mots de ce distique rappellent de près ou de loin :

 

Quisquis amas, loca sola nocent, loca sola caveto.

Si quis amas nec vis, facito contagia vites.

(Ovide, Remèdes à l’amour, 578 et 613)

Quisquis amas scabris hoc bustum caedito saxis. . .

(Properce, 4, 5, 77-78)

Quisquis amore tenetur, eat tutusque sacerque

Qualibet, insidias non timuisse decet.

(Tibulle, 1, 2, 27-28)

 

On le trouve un peu partout à Pompéi, avec quelques variantes. Celui que je reproduis a été découvert dans la maison de L Caecilius Jucundus, dans une exèdre du péristyle. Assez curieusement, on lit sur le même mur un graffiti inachevé :

NERO QVIS N

CIL 4, 4092

Nero, quis n[escit ? haec carmina composuit]

Néron, qui n[e le sait pas ? a composé ces vers].

 

 

Néron auteur de ce distique ? Ne rêvons pas !

 

Faisons un petit tour sur les murs de Pompéi...

 

quisquis ama valia

peria qui n[...] a[...]e

bi[...]ti pe

ria quisqu

is amare

votat

CIL 4, 1173

 

quisquis amat v(aleat)

CIL 4, 5272

cuscus amat valeat pereat qui noscit amare

CIL 4, 3199

Quis quis amat ... ninus

CIL 4, 3200d

quisquis amat valeat

CIL 4, 6782

 

Comme on pouvait s’y attendre, le succès même de ces vers appelait la parodie :

(quis)quis amare vetat

(quis)quis custodit amantes

nil cunil(ing)us ...

CIL 4, 4509, leçon d’Antonio Varone

celui qui empêche d’aimer,

celui qui met les amants sous bonne garde,

qu’il ne trouve pas de chatte à lécher !

 

quisquis amat pereat

CIL 4, 4659

Si tu es amoureux, crève !

quisquis amat perea(t)

CIL 4, 4663

 

Ceres ea

si quis ama valea quisquis ve[.]at male perea

[...]am amavi at quo quis lugebit

[.]i Cludi va sal plurimo

amavi Ledam

[.]uella Sami

 

Ceres mea, si quis amat valeat ! quisquis vetat male pereat !| Ledam amavi. At quo quis lugebit ?

Ti Claudi, vale, salutem tibi plurimam dico : amavi Ledam puellam Sami.

CIL 4, 9202, Villa des Mystères

Ma Céres chérie, longue vie à celui qui fait l’amour, male mort à qui empêche de faire l’amour.

J’ai fait l’amour Léda. Mais jusqu’où doit-on pousser ses pleurs ?

Salut à toi, Tiberius Claudius, bien le bonjour : à Samos, j’ai fait l’amour à une fille nommée Léda.

 

Ce graffiti est-il l’aveu d’une aventure ? Cet aveu manquerait alors singulièrement de repentir !

Le salut à Tiberius Claudius pourrait s’adresser, non sans ironie, à l’empereur qui était connu pour son goût des conquêtes féminines. Mais les Tiberius Claudius, affranchis impériaux et autres, ne manquaient pas. Par contre Céres et Léda ne sont pas des noms courants.

Enfin, si le salut s’adresse bien à l’empereur Claude, le célèbre distique a été composé avant la maturité de Néron.

 

« En latin, amare, aimer, cela signifie d’abord être l’amant ou la maîtresse de quelqu’un, et l’Art d’aimer sera le recueil où l’on trouvera les conseils les plus efficaces pour obtenir les faveurs d’une femme. » Pierre Grimal, l’Amour à Rome.

 

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Fresque de la Maison de la Chasse

Néron dans le rôle d’Orphée ?

La ressemblance avec d’autres portraits de l’empereur n’est pas négligeable…


 

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© Alain Canu

 

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