Noctes Gallicanae

 

MVNERA GLADIATORIA

 

décembre 2013

 

Organisation des spectacles 

origine des combats de gladiateurs

munus gladiatorium

amphitheatrum

munerator

lanista

ludus

à Rome

en province

hordearii

Spartacus

le confort des places

velum

un aficionado campanien

le prix des places

les affiches

 

 Les gladiateurs 

perditi homines

comment devient-on gladiateur ?

esclaves

captifs

condamnés

volontaires

une carrière

tiro

primus palus

summa rudis

veteranus

des gladiatrices ?

bestiarii

domatores

magistri

venatores

matutini

armaturae

parmularii

scutarii

retiarii

Thraeces

Galli

Samnites

provocatores

hoplomaci

mirmillones

secutores

laquearii

dimachaeri

velites

andabatae

sagittarii

scissores

paegnarii

contraretes

tertiarii

suppositicii

essedarii

equites

épitaphes de gladiateurs

 

 Une journée à l’amphithéâtre 

la parade

spectacles avec des animaux

exhibitions

animaux dressés

scènes de la mythologie

combats

ad bestias

le sang des bêtes

meridianum spectaculum

Ave Imperator !

vicit

periit

victor uterque

missus

vulneratus

libitinarii

le sang des hommes

rudiarius

 

 Le public 

le public

les gradins

hommes admiratifs

femmes amoureuses

bourreaux des coeurs

vers l’immortalité ?

 

 Jugements et opinions sur les combats de gladiateurs 

points de vue antiques

points de vue modernes

Sénèque

Pline le Jeune

abbé Rolland (XIXe s.)

Theodor Mommsen

Tertullien

Jérôme Carcopino

Pierre Grimal

saint Augustin

Lactance

 

 

 


 

« Achille célébra par des concours les funérailles de Patrocle ; les peintures des tombes étrusques représentent des jeux funèbres. A Rome, les citoyens ne prennent pas part aux spectacles : on abandonne ceux-ci à des professionnels, qui sont admirés et méprisés ; il en fut ainsi pour ces jeux privés qu’étaient les jeux funèbres célébrés par les grandes familles à la mort d'un de leurs membres. Dès le IIIe siècle, ces jeux consistaient principalement ou uniquement en combats de gladiateurs, dont on peut attribuer l'introduction à Rome à l'un des clans oligarchiques qui dominaient alors la République, le clan des Junius Brutus et des Aemilius Lepidus. Sous le couvert ou le nom de jeux funèbres, les gladiateurs eurent donc un caractère d'abord funéraire et, jusqu'à la fin de la République, les funérailles des grands en seront le prétexte, presque sans exception. Tout le peuple était admis à assister à ces combats, qui étaient annoncés par un avis au public et dont l'organisateur avait le droit de se faire précéder de très officiels licteurs.

« Alors le peuple devient le véritable destinataire de ces spectacles, plus que la mémoire du défunt : « donner des gladiateurs » devient le meilleur moyen de se rendre populaire ; de « jeux funèbres », les gladiateurs deviennent ainsi un « cadeau » que l'on fait au peuple, un munus : voilà comment ce mot a pris le sens de « spectacle de gladiateurs ». Paul Veyne, Le pain et le cirque, Seuil, 1976

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Les combats de gladiateurs sont-ils, à l’origine, une forme de sacrifice humain ?

Pour les Romains, la réponse ne fait aucun doute.

 

Le grammairien Servius, né vers 370, nous a laissé un précieux commentaire des vers 62 à 68 du chant III l’Énéide :

Ergo instauramus Polydoro funus, et ingens

aggeritur tumulo tellus; stant Manibus arae

caeruleis maestae vittis atraque cupresso,

et circum Iliades crinem de more solutae.

Inferimus tepido spumantia cymbia lacte

sanguinis et sacri pateras, animamque sepulchro

condimus, et magna supremum voce ciemus.

Nous célébrons donc les funérailles de Polydore, on lui élève pour tombeau un énorme amas de terre ; on dresse à ses Mânes des autels endeuillés de sombres bandelettes et de noirs cyprès, et les femmes d'Ilion se rangent tout autour, les cheveux épars, selon la coutume. Nous versons des coupes écumantes d'un lait tiède encore, et des patères pleines du sang des sacrifices, nous enfermons l'âme dans son sépulcre, et lui disons à haute voix l'adieu suprême.

Servius écrit :

Sanguinis sacri id est de victimis sumpti. Ideo autem lactis et sanguinis mentio facta est, quia adfirmantur animae lacte et sanguine delectari. Varro quoque dicit mulieres in exsequiis et luctu ideo solitas ora lacerare, ut sanguine ostenso inferis satisfaciant, quare etiam institutum est ut apud sepulcra et victimae caedantur. Apud veteres etiam homines interficiebantur, sed mortuo Iunio Bruto cum multae gentes ad eius funus captivos misissent, nepos illius eos qui missi erant inter se conposuit, et sic pugnaverunt : et quod muneri missi erant, inde munus appellatum.

Le sang des sacrifices, c’est-à-dire celui des victimes. Or, on fait ici mention du lait et du sang parce que, dit-on, les âmes aiment le lait et le sang. Varron également dit que les femmes, lors des obsèques et pour exprimer leur douleur, ont coutume de se lacérer le visage pour apaiser par le sang qui coule les dieux infernaux, raison pour laquelle aussi il a été décidé de sacrifier aussi des victimes sur les tombeaux. Chez nos Anciens on tuait aussi des hommes, mais à la mort de Junius Brutus, comme de nombreux peuples avaient envoyé des captifs pour ses funérailles, son petit-fils répartit en groupes les esclaves qu’on lui avait envoyés et c’est ainsi qu’ils combattirent. Ils avaient été envoyés en guise de cadeau, « munus », c’est donc de là que vient le mot « munus », le spectacle de gladiateurs.

 

C’est aussi l’avis du chrétien Tertullien, à qui nous devons des informations précieuses sur ces jeux qu’il exécrait. :

Nam olim, quoniam animas defunctorum humano sanguine propitiari creditum erat, captivos vel mali status servos mercati in exequiis immolabant. Postea placuit impietatem voluptate adumbrare. Itaque quos paraverant, armis quibus tunc et qualiter poterant eruditos, tantum ut occidi discerent, mox edicto die inferiarum apud tumulos erogabant. Ita mortem homicidiis consolabantur. Haec muneri origo.

En effet, comme on croyait autrefois que l’on pouvait se concilier les âmes des défunts avec du sang humain, on immolait des prisonniers de guerre ou des esclaves de mauvaise qualité que l’on achetait pour les obsèques. Par la suite, on préféra jeter sur cette impiété le voile du plaisir. Ainsi donc, ces hommes que l’on avait entraînés au maniement des armes aussi bien qu’on pouvait le faire en ne leur apprenant qu’à se faire tuer, le jour venu, on les faisait périr près des tombes. On se consolait de la mort par des homicides. Voilà l’origine des jeux. De spectaculis, XII.

 

Les combats de gladiateurs sont-ils d’origine étrusque ?

Dès une époque reculée l'Etrurie connaissait de sanglants jeux scéniques, mais seulement à l'occasion des cérémonies funèbres où ils avaient remplacé les sacrifices humains des époques précédentes.

Des mascarades sont attestées pour Tarquinies. Les peintures funéraires de la tomba degli Auguri, qui remontent au VIe siècle av. J.-C., ont conservé les scènes lugubres de l'un de ces rituels que l'homme d'aujourd'hui a de la peine à comprendre. Elles font de nous les témoins du culte d'un monde étranger et mystérieux, depuis longtemps disparu. […]

Mais qui se souvient encore […] de leurs jeux funèbres placés sous le signe des mondes infernaux ? Les Romains, eux aussi, n'organisèrent, au début, ces combats importés d'Etrurie, qu'à l'occasion des cérémonies funèbres. Il ne fallut pourtant pas longtemps pour que ces jeux, vidés de leur sens dans cet entourage étranger, proposés à un autre peuple essentiellement terre à terre, perdent pour toujours la signification profonde qui était la leur à l'origine.

Cet acte cultuel sacré où se reflète le règne incompréhensible et cruel du Cosmos se transforma dans les derniers temps de la République en une manifestation purement profane, en un spectacle sanglant offert en distraction à la foule, en ces combats de gladiateurs de triste mémoire... » Werner Keller, Les Étrusques, Fayard, 1976

 

Les combats de gladiateurs seraient passés de Campanie en Étrurie…

En réalité, il semble que les combats de gladiateurs soient nés en Campanie : on ne trouve pas de vraies représentations de ces combats dans les tombes étrusques avant le IVe s. Par contre, on en trouve une dans une tombe de Paestum qui date de 390 av. J.-C. environ. Il s’agirait de jeux funèbres destinés à honorer un puissant défunt. On sait que les Etrusques ont un moment dominé la Campanie. Ils y auraient découvert ces jeux sous une forme déjà évoluée, plus proche du spectacle que du rituel funéraire.

Depuis quelque temps, sans doute, on avait lancé et couru des lièvres et des renards devant le public assemblé, mais ces chasses innocentes n’émurent plus ; on a recours aux bêtes sauvages de l’Afrique : les lions et les panthères (vers 568 probablement [-186]) sont amenés à grands frais. Massacrant et massacrés, les monstres repaissent les yeux du peuple de Rome. Enfin les gladiateurs plus odieux encore, et depuis longtemps en faveur en Étrurie et en Campanie, sont admis dans la ville. En 490 [-264], déjà, le sang humain avait arrosé le Forum pour l’amusement des spectateurs. Mommsen, chapitre XIII — Les croyances et les mœurs.

 

                     … et d’Étrurie à Rome

264. Les premiers gladiateurs apparaissent à Rome lors des obsèques de D. Junius Brutus Pera. Ses fils organisèrent un combat qui se déroula sur le forum Boarium, mettant aux prises trois paires de gladiateurs :

D. Iunius Brutus munus gladiatorium in honorem defuncti patris primus edidit.

Decimus Junius Brutus fut le premier à donner un spectacle de gladiateurs en l’honneur de son père défunt. Tite-Live, Periochae, 16

Nam gladiatorium munus primum Romae datum est in foro boario App. Claudio Q. Fulvio consulibus. Dederunt Marcus et Decimus filii Bruti Perae funebri memoria patris cineres honorando.

Le premier spectacle de gladiateurs offert à Rome fut donné sur le marché aux Bœufs, sous le consulat d'Appius Claudius et de M. Fulvius. Il fut donné par Marcus et Décimus, fils de Brutus Pera, pour rendre les honneurs funèbres aux cendres de leur père. Val. Maxime, II, 4

 

Pendant une cinquantaine d’années, les gladiateurs sont assez rares, semble-t-il, à Rome pour que Tite-Live mentionne les spectacles, toujours donnés pour honorer un défunt célèbre.

en 216. Et M. Aemilio Lepido, qui bis consul augurque fuerat, filii tres, Lucius, Marcus, Quintus, ludos funebres per triduum et gladiatorum paria duo et viginti [per triduum] in foro dederunt. En l'honneur de M. Aemilius Lépidus qui avait été deux fois consul et augure, ses trois fils Lucius, Marcus et Quintus donnèrent des jeux funèbres pendant trois jours, et pendant trois jours aussi dans le forum, un combat où parurent vingt-deux paires de gladiateurs. Tite-Live, XXIII, 30

en 184. Huius principio anni P. Licinius Crassus pontifex maximus mortuus est … P. Licinii funeris causa visceratio data, et gladiatores centum viginti pugnaverunt, et ludi funebres per triduum facti, post ludos epulum. Au commencement de cette année mourut le grand pontife P. Licinius Crassus… Pour honorer les funérailles de P. Licinius, on fit une distribution de viande au peuple et on donna un combat de cent vingt gladiateurs, des jeux funèbres qui durèrent trois jours, et un repas public à la suite des jeux. XXIX, 46

en 200. Valeri Laevuini a P. et M. filiis eius facti et munus gladiatorium datum ab iis; paria quinque et viginti pugnarunt. À l'occasion de la mort de M. Valérius Laevinus, ses fils Publius et Marcus donnèrent cette année, dans le forum, des jeux funèbres qui durèrent quatre jours: ils y ajoutèrent un combat de gladiateurs; vingt-cinq couples descendirent dans l'arène. XXXI, 50

en 173. Munera gladiatorum eo anno aliquot, parva alia, data; unum ante cetera insigne fuit T. Flaminini, quod mortis causa patris sui cum visceratione epuloque et ludis scaenicis quadriduum dedit. Magni tum muneris ea summa fuit, ut per triduum quattuor et septuaginta homines pugnarint. Cette année-là vit quelques autres petits combats de gladiateurs; le plus remarquable de tous fut celui que T. Flamininus fit célébrer à l'occasion de la mort de son père; avec la distribution de viande, le festin et les jeux scéniques, il dura quatre jours. Toutefois cette grande solennité se réduit à un total de soixante-quatorze combats pendant trois jours. XLI, 28

 

Trois, puis vingt-deux, soixante, vingt-cinq, soixante-quatorze paires : la tendance est à l’inflation. Les riches Romains possédaient en effet, sous prétexte d’organiser des jeux, des gladiateurs qui leur servaient de gardes du corps ; à partir d’un certain nombre on pouvait craindre qu’ils ne constituent une véritable armée privée. En -56, Cicéron écrit à Atticus :

Medius fidius ne tu emisti λόχον praeclarum. Gladiatores audio pugnare mirifice. Si locare voluisses, duobus his muneribus liber esses. Sed haec posterius.

Il paraît que tu as acheté un gang magnifique. On dit que ces gladiateurs combattent admirablement. Si tu avais voulu les louer, tu aurais amorti ton capital en deux combats. On en reparlera plus tard. Cicéron, à Atticus, IV, 46.

 

Au début du 1er s. av. J.-C., les jeux quittent le domaine funéraire pour satisfaire le goût du peuple pour les spectacles. A la différence des courses de chevaux, nées et organisées dans un contexte religieux, les combats se développent dans un contexte totalement profane. Ils font souvent partie d’une stratégie électorale.

 

en 65. Aedilis [. . .] venationes autem ludosque [. . .] Adiecit insuper Caesar etiam gladiatorium munus sed aliquanto paucioribus quam destinaverat paribus; nam cum multiplici undique familia conparata inimicos exterruisset, cautum est de numero gladiatorum, quo ne maiorem cuiquam habere Romae liceret.

Devenu édile, César donna des chasses et des courses de chevaux. […] Il joignit à ces prodigalités un combat de gladiateurs; mais il y en eut quelques couples de moins qu'il ne le voulait. En effet, il en avait réuni de toutes parts une si grande multitude que ses ennemis, épouvantés, firent restreindre, par une loi expresse, le nombre des gladiateurs que l’on pouvait détenir dans Rome.   Suétone, César, 10. 

Combien ? On ne le sait pas, mais Plutarque nous donne le nombre de ceux que César a fait combattre dans l’arène :

Τοῦτο δ´ ἀγορανομῶν ζεύγη μονομάχων τριακόσια καὶ εἴκοσι παρέσχε.

Il fit combattre devant le peuple trois cent-vingt paires de gladiateurs. Plutarque, Vie de César, 5.

 

de 29 av.J.-C. à 6 ap.J.-C. : Auguste dans ses Mémoires fait le total des gladiateurs qu’il a présentés :

J’ai donné des spectacles de gladiateurs trois fois en mon propre nom et cinq fois au nom  de mes fils et de mes petits-fils. Dans ces spectacles ont combattu environ dix mille hommes.

On connaît les dates de certains de ces spectacles : ~29 (consécration du temple de César), ~28, ~16 ; ~12 (Gaius et Lucius), ~7, ~2 (consécration du temple de Mars Ultor), 6 (en l’honneur de Drusus, frère de Tibère).

La division donne … 625 paires de gladiateurs en moyenne pour chaque spectacle, presque trois fois plus que son père adoptif !

 

Par contre, il ramène à soixante paires le nombre de gladiateurs de gladiateurs que peut offrir un magistrat, mais il subventionne les jeux :

Καὶ τοῖς μὲν στρατηγοῖς τὰς πανηγύρεις πάσας προσέταξεν, ἔκ τε τοῦ δημοσίου δίδοσθαί τι αὐτοῖς κελεύσας, καὶ προσαπειπὼν μήτε ἐς ἐκείνας οἴκοθέν τινα πλεῖον τοῦ ἑτέρου ἀναλίσκειν μήθ´ ὁπλομαχίαν μήτ´ ἄλλως εἰ μὴ ἡ βουλὴ ψηφίσαιτο, μήτ´ αὖ πλεονάκις ἢ δὶς ἐν ἑκάστῳ ἔτει, μήτε πλειόνων εἴκοσι καὶ ἑκατὸν ἀνδρῶν ποιεῖν·

Il confia tous les jeux publics aux préteurs, avec ordre de leur donner une certaine somme du Trésor, et défendit que l'un y dépensât plus que l'autre de ses propres deniers, fît battre des gladiateurs sans décret du sénat, ni plus de deux fois par an, ni plus de cent vingt hommes à la fois. Dion Cassius, LIV, 2.

 

Sous l’Empire, comme on peut s’y attendre, les règles varient selon les époques et les règnes. La tendance générale reste à l’augmentation du nombre de combattants dans l’arène, mais au contrôle du nombre de gladiateurs que peut posséder un particulier.

 

« Romana consuetudo »

Les jeux de l’arène, animaux et gladiateurs, deviennent dès lors une particularité de la civilisation romaine aux yeux de leurs « amis et alliés », au point que les plus zélés d’entre eux tiennent à les imiter, avec parfois un certain succès.

Bientôt la corruption grecque se vit dépassée par celle des mœurs italiennes, et les élèves à leur tour achevèrent la démoralisation des maîtres. Antiochus Épiphane, singeant les Romains par profession et par goût (579-590 [-175/-164]), introduisit à la cour de Syrie les gladiateurs, jusqu’alors inconnus en Grèce. Son peuple, encore artiste et humain, retira de ces combats plus d’horreur que de joie ! Mais peu à peu il s’y accoutuma, et les gladiateurs firent aussi quelques progrès en Orient. Mommsen, chapitre XIII — Les croyances et les mœurs.

Gladiatorum munus, Romanae consuetudinis, primo maiore cum terrore hominum, insuetorum ad tale spectaculum, quam voluptate dedit; deinde saepius dando et modo volneribus tenus, modo sine missione, etiam [et] familiare oculis gratumque id spectaculum fecit, et armorum studium plerisque iuvenum accendit. Itaque qui primo ab Roma magnis pretiis paratos gladiatores accersere solitus erat, iam suo . . .

Il emprunta la coutume romaine des combats de gladiateurs, lesquels causèrent d'abord plus de frayeur que de plaisir à des peuples qui n'en avaient pas l'habitude; puis en les faisant répéter fréquemment, tantôt jusqu'au premier sang et tantôt même à mort, il les familiarisa avec ce spectacle qui finit par les charmer et par répandre parmi la jeunesse le goût des armes.

 

Disparition des spectacles de l’amphithéâtre

Peu à peu, le christianisme s’efforce de détourner les fidèles des jeux de l’amphithéâtre.

Exspectabimus nunc ut et amphitheatri repudium de scripturis petamus. Si saevitiam, si impietatem, si feritatem permissam nobis contendere possumus, eamus in amphitheatrum. Si tales sumus quales dicimur, delectemur sanguine humano.

Voyons maintenant si nous allons trouver aussi dans les Ecritures une condamnation de l’amphithéâtre. Si nous pouvons soutenir que le cruauté, l’impiété et la barbarie nous sont permises, allons à l’amphithéâtre ! Si nous sommes tels qu’on le dit, régalons-nous de sang humain ! Tertullien, Spect., 19.

 

Les chrétiens ont d’abord été choqués par la condamnation de criminels à la gladiature ou plus souvent aux bêtes, c’est-à-dire par le sort de tous ceux, et ils étaient nombreux, qui ne faisaient pas partie des professionnels de l’arène.

"Bonum est, cum puniuntur nocentes." Quis hoc nisi nocens negabit? et tamen innocentes de supplicio alterius laetari non oportet, cum magis competat innocenti dolere, quod homo, par eius, tam nocens factus est, ut tam crudeliter impendatur.

« Il faut bien que les coupables soient punis. » A l’exception des coupables, qui dira le contraire ? Pourtant, il est indécent qu’un non-coupable prenne plaisir au supplice d’autrui, il vaut bien mieux qu’un non-coupable déplore qu’un homme, son semblable, se soit rendu coupable au point d’être menacé d’un châtiment si cruel. Tertullien, Spect., 19.

 

Tertullien distingue bien les criminels qui ont mérité un châtiment et les chrétiens qui, dit-il, subissent une double injustice : être chrétien ne peut pas être un crime et les chrétiens sont respectueux des lois :

De vestris semper bestiae saginantur, de vestris semper munerarii noxiorum greges pascunt. Nemo illic Christianus, nisi plane tantum Christianus; aut, si et aliud, iam non Christianus.

c'est avec les vôtres (les païens) que toujours les bêtes du cirque sont engraissées ; c'est parmi les vôtres que les organisateurs de spectacles recrutent les troupeaux de criminels qu'ils nourrissent ! Aucun chrétien ne se trouve là, à moins qu'il ne soit que chrétien ; ou bien, s'il est coupable d'un autre crime, il n'est plus chrétien. Tertullien, Apol., 44.

 

Plus d’un siècle après Tertullien, le 1er octobre 325, l’empereur Constantin promulgue un édit qui va dans ce sens :

Cruenta spectacula in otio civili et domestica quiete non placent. Quapropter, qui omnino gladiatores esse prohibemus eos, qui forte delictorum causa hanc condicionem adque sententiam mereri consueverant, metallo magis facies inservire, ut sine sanguine suorum scelerum poenas agnoscant.

On n’aime pas les spectacles sanglants dans la tranquillité publique et la sérénité privée. C’est pourquoi nous défendons que l’on condamne à toute forme de gladiature ceux qui se sont trouvés par leurs crimes dans le cas de mériter ce traitement et cette condamnation. Qu’on les emploie dans les mines afin qu’ils subissent en conscience le châtiment de leurs forfaits, sans verser leur sang. Code Théodosien, 15.12.1.

Humanité ou meilleure gestion de la main d’œuvre carcérale, les deux peut-être, parce que cette loi reste bien longtemps lettre morte.

 

Le 15 janvier 365, l’empereur Valentinien défend de condamner les chrétiens à la gladiature :

Quicumque christianus sit in quolibet crimine deprehensus, ludo non adiudicetur. Quod si quisquam iudicum fecerit, et ipse graviter notabitur et officium eius multae maximae subiacebit.

Un chrétien quel qu’il soit, convaincu de quelque crime que ce soit, ne devra pas être incorporé à une troupe de gladiateurs. Si quelque juge rendait une telle sentence, qu’il soit lui-même sévèrement blâmé et qu’il soit contraint au devoir d’acquitter la plus lourde amende.

Code Théodosien, 9.40.8.

 

Il faut croire que même les chrétiens prenaient plaisir aux courses et aux jeux de l’amphithéâtre, puisque la première interdiction totale promulguée le 17 avril 392 par l’empereur Théodose porte sur les représentations … du dimanche !

Festis solis diebus circensium sunt inhibenda certamina, quo christianae legis veneranda mysteria nullus spectaculorum concursus avertat, praeter clementiae nostrae natalicios dies.

Le jour de repos du dimanche, il faut cesser les compétitions du cirque afin que nul rassemblement pour un spectacle ne détourne de la célébration des mystères de la foi chrétienne, exception faite du jour anniversaire de notre Grâce.  Code de Justinien, 2.8.20.

De même en 399, sous le règne d’Honorius :

Die dominico, cui nomen ex ipsa reverentia inditum est, nec ludi theatrales nec equorum certamina nec quicquam, quod ad molliendos animos repertum est, spectaculorum in civitate aliqua celebretur. Natalis vero imperatorum, etiamsi die dominico inciderit, celebretur.

Le jour dominical, dont le nom même exprime le respect qui lui est dû, que ne soient donnés en quelque agglomération que ce soit ni spectacles théâtraux, ni courses de chevaux, ni quelque forme de ces spectacles propres à amollir les esprits. Mais on en donnera pour les anniversaires des empereurs, même s’ils tombent un dimanche.

 

En 404, Honorius abolit les jeux de gladiateurs en Occident, cette interdiction ne deviendra définive qu’avec Valentinien III en 438. Il semble qu’ils aient disparu en Orient au cours du 4e siècle.

 

Mais on continuera à voir des chasses dans les amphithéâtres jusqu’en 526 ... sauf le dimanche ! Interdiction renouvelée et confirmée en 469 par les empereurs Léon et Anthémius :

[. . . ] Nec tamen haec religiosi diei otia relaxantes obscaenis quemquam patimur voluptatibus detineri. Nihil eodem die sibi vindicet scaena theatralis aut circense certamen aut ferarum lacrimosa spectacula: etiam si in nostrum ortum aut natalem celebranda sollemnitas inciderit, differatur.

Et nous ne tolérons pas que l’on soit absorbé par des plaisirs indécents dans la paix des loisirs de ce jour sacré. Rien ne justifie ce même jour les représentations théâtrales, les courses de chevaux ou les spectacles de bêtes sauvages qui font tant pleurer. Et même, si une festivité qu’on a prévu de célébrer tombe le jour anniversaire de notre naissance à l’un et à l’autre, qu’on la reporte. Code de Justinien, 3.12.9.

 

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Munus gladiatorium

 

Munus appartient à une famille de mots qui signifie au sens propre « accomplissement d’un charge ou d’un devoir ».

 

La langue officielle conserve un archaïque munia, ium, au sens de « fonctions officielles, charges et devoir d’un magistrat » :

munia senatus magistratuum legum in se trahere, il réunit en sa personne l’autorité du sénat, des magistrats et des lois. Tacite, Annales,I, 2

 

<Munus officium> significat cum dicitur quis munere fungi, item donum quod officii causa datur

le mot munus désigne une fonction officielle lorsqu’on dit que quelqu’un accomplit son munus, il désigne aussi le présent que l’on offre en raison d’une fonction officielle. Festus.

 

Munus dictum est ab officio, quoniam officium etiam muneris nomen est. Officium autem mortuis hoc spectaculo facere se veteres arbitrabantur.

On a appelé [ce spectacle] « devoir » en le rattachant à une obligation civique, parce que obligation civique implique un devoir. Les anciens pensaient avec ces spectacles étaient un devoir rendu aux morts. Tertullien, Spect., 12.

 

Comme les candidats aux magistratures se devaient d’offrir des jeux au peuple (pensons à notre « rémunérer »), et tout particulièrement des combats de gladiateurs, munus, par métonymie, a rapidement désigné ces combats :

Sed tamen si est reddenda ratio, duae res vehementer in praetura desideratae sunt quae ambae in consulatu multum Murenae profuerunt, una exspectatio muneris quae et rumore non nullo et studiis sermonibusque competitorum creverat, altera quod ei quos in provincia ac legatione omni et liberalitatis et virtutis suae testis habuerat nondum decesserant. Horum utrumque ei fortuna ad consulatus petitionem reservavit. Nam et L. Luculli exercitus qui ad triumphum convenerat idem comitiis L. Murenae praesto fuit, et munus amplissimum quod petitio praeturae desiderarat praetura restituit.

Num tibi haec parva videntur adiumenta et subsidia consulatus […]

Cependant, s'il faut tout expliquer, il a manqué à Muréna pour obtenir la préture deux circonstances qui l'ont merveilleusement servi pour le consulat. D'abord le peuple attendait de lui des jeux dont certains bruits et les propos intéressés de ses compétiteurs avaient entretenu l'espérance; ensuite les soldats qui, dans la province et pendant sa lieutenance, avaient été témoins de sa valeur et de sa générosité, n'étaient pas encore revenus à Rome. La fortune lui ménageait ces deux avantages pour le consulat. Car l'armée de Lucullus, présente à Rome pour le triomphe de son général, appuya les prétentions de Muréna, et sa préture lui a fourni le moyen de donner avec éclat ces jeux qu'on réclamait de lui avant l'élection. Trouvez-vous que ce soient là des avantages d'un faible secours pour obtenir le consulat? […]

Sed si haec leviora ducis quae sunt gravissima et hanc urbanam suffragationem militari anteponis, noli ludorum huius elegantiam et scaenae magnificentiam tam valde contemnere; quae huic admodum profuerunt. Nam quid ego dicam populum ac volgus imperitorum ludis magno opere delectari? Minus est mirandum. Quamquam huic causae id satis est; sunt enim populi ac multitudinis comitia. Qua re, si populo ludorum magnificentia voluptati est, non est mirandum eam L. Murenae apud populum profuisse. Sed si nosmet ipsi qui et ab delectatione communi negotiis impedimur et in ipsa occupatione delectationes alias multas habere possumus, ludis tamen oblectamur et ducimur, quid tu admirere de multitudine indocta?

Si pourtant ces titres, tout puissants qu'ils sont, vous paraissent frivoles, et que vous préfériez les suffrages de la ville à ceux de l'armée : daignez au moins ne pas tant mépriser l'élégance des jeux et la magnificence des spectacles qui ont si bien servi Muréna. Ai-je besoin de dire combien les fêtes ont d'attraits pour le peuple et la multitude ignorante? Rien de moins surprenant, et cela suffirait sans doute, puisque c'est le peuple et la multitude qui composent les comices. Il ne faut donc pas s'étonner que la magnificence des jeux qui plaît tant au peuple, l'ait rendu favorable à Muréna. Si nous-mêmes, que l'empêchement des affaires écarte de tout plaisir, et qui, au sein de nos travaux, pouvons nous créer tant d'autres divertissements, nous trouvons du charme et de l'agrément dans ces fêtes, pourquoi vous étonner de leur pouvoir sur une multitude peu éclairée? Cicéron, Pro Murena, XVIII-XIX, 37-39.

 

Ainsi se constitue le couple d'opposition qui domine l'organisation des spectacles sous la République et pendant tout le Haut-Empire tant à Rome que dans les villes municipales : d'une part les « jeux », les jeux publics, au théâtre ou dans le Cirque, qui sont organisés par l'Etat, présidés par un magistrat, et qui reviennent chaque année, conformément au calendrier cultuel, et de l'autre les gladiateurs, spectacle laïc et privé qui est donné irrégulièrement quand un évergète, en son nom propre, en prend l'initiative. Devenu une évergésie pure et simple, le munus ne se couvre même plus d'un prétexte funéraire : d'autres prétextes sont aussi bons pour faire ce « cadeau » au peuple : à Pompéi, des combats seront donnés en l'honneur de la maison impériale ou pour la dédicace de quelque édifice public. Paul Veyne, Le pain et le cirque, Seuil, 1976

 

La langue de l’Empire a formé les dérivés munerarius, « relatif aux combats de gladiateurs », qui s’emploie aussi avec le sens de munerator, « celui qui donne des combats de gladiateurs ».

 

N’oublions pas que celui qui s’acquitte bien des devoirs que lui impose sa charge est un homme munificus (munus-facio) dont on louera longtemps la munificentia.

 

Ajoutons que munus ou ludus s’emploient aussi par euphémisme en permettant d’éviter des mots comme « combat » et ses synonymes, termes à connotations militaires qu’il convenait de ne pas souiller en les appliquant aux joutes d’esclaves ou de perditi homines, « d’hommes indignes ».

 

Les combats de gladiateurs dureront jusqu’en 404, année où un édit de l’empereur Honorius les interdit. Valentinien III en 438 confirme cette interdiction qui devient définitive en Occident.

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Le munerator

A Rome, à partir de l’avènement d’Auguste, les combats sont offerts par l’empereur, ou avec sa permission. Sur les munera offerts par Auguste, voyez les lignes qu’il leur consacre dans ses Res Gestae.

 

Ailleurs, il appartient au magistrat élu à une fonction (munera, pluriel de munus) de remercier ses électeurs en leur offrant un présent et tout particulièrement un spectacle (voir la page sur l’évergétisme).

 

Mais le souvenir d’un spectacle, si coûteux soit-il, risque de s’estomper dans la mémoire de concitoyens parfois ingrats, aussi prend-on parfois soin d’en fixer le souvenir dans la pierre, comme le fait la fille et héritière d’Aulus Clodius Flaccus, duumvir de Pompéi :

 

Avlvs Clodivs A f

MEN FLACCV IIVIR ID TER QVINQ

TRIB MIL A POPVLO

PRIMO DVOMVIRATV APOLLINARIBVS IN FORO POMPAM

TAVROS TAVROCENTAS SVCCVRSORES PONTARIOS

PARIA III PVGILES CATERVARIOS ET PYCTAS LVDOS

OMNIBVS ACRVAMATIS PANTOMIMISQVE OMNIBVS ET

PYLADE ET HS N X IN PVBLICVM PRO DVOMVIRATV

SECVNDO DVOMVIRATV QVINQ APOLLINARIBVS IN FORO

POMPAM TAVROS TAVRARIOS SVCCVRSORES PVGILES

CATERVARIOS POSTERO DIE SOLVS IN SPECTACVLIS ATHLETAS

PARIA XXX GLADIAT PAR V ET GLADIAT PAR XXXV ET

VENATION TAVROS TAVROCENTAS APROS VRSOS

CETERA VENATIONE VARIA CVM COLLEGA

TERTIO DVOMVIRATV LVDOS FACTIONE PRIMA

ADIECTIS ACRVAMATIS CVM COLLEGA

CLODIA A F HOC MONVMENTVM SVA IMPENSA

SIBI ET SVIS

 

Aulus Clodius Flaccus, fils d’Aulus,

tribu Menenia, trois fois duumvir à pouvoirs judiciaires, duumvir quinquennal,

tribun militaire élu par le peuple,

Pendant son premier duumvirat : à l'occasion des jeux d'Apollon, il a organisé une procession au forum,

présenté des taureaux, des toreros et leurs seconds,

trois paires de gladiateurs épéistes, des troupes de boxeurs et des pugilistes, des spectacles

avec toute sorte d'artistes et de pantomimes, dont

Pylade, et il a donné au trésor public, en remerciement de son duumvirat, dix mille sesterces.

Pendant son second duumvirat quinquennal : à l'occasion des jeux d'Apollon, il a organisé une procession au forum,

présenté des taureaux, des toreros et leurs seconds, des troupes de boxeurs.

Le lendemain, à titre personnel, il a présenté au milieu des gradins trente paires d'athlètes,

cinq paires de gladiateurs puis trente-cinq autres paires,

une chasse, des taureaux, des toreros, des sangliers, des ours.

Pendant le reste de la chasse, il a présenté diverses autres attractions en association avec son collègue.

Pendant son troisième duumvirat : il a organisé la première partie des jeux,

en y ajoutant des artistes en association avec son collègue.

[Clodia, fille d’Aulus, a fait élever ce tombeau à ses frais

pour elle et sa famille].

CIL 10, 1074d, trad. P. Moreau, Sur les murs de Pompéi, Gallimard.

 

Lucio Calpurnio Luci Calpurnii Paulli filio Sergia Longo pontifici

qui primus omnium ex superabundanti messe

populo Antiocheno munus promisit

et intra duos menses amphitheatrum ligneum fecit

venationes cottidie omnis generis et sparsiones dedit

et gladiatorum paria XXXVI per dies octo

consummato munere cenam populo dedit

A Lucius Calpurnius Sergia Longus, fils de Lucius Calpurnius Paullus, pontife,

qui le premier, sur les bénéfices d’une récolte extraordinaire,

promit au peuple d’Antioche un spectacle de gladiateurs.

En l’espace de deux mois il fit construire un amphithéâtre de bois,

il offrit tous les jours des chasses en tout genre, des distributions,

et pendant huit jours 36 paires de gladiateurs.

Pour clore les spectacles, il offrit un banquet au peuple.

AE 1926, 78.

 

De beaux spectacles peuvent en retour valoir au magistrat généreux une place d’honneur à vie au théâtre ou à l’amphithéâtre :

C CALVENTIO QVIETO AVGVSTALI

HVIC OB MVNIFICENT[IAM]

DECVRIONVM DECRETO ET POPVLI CONSE(N)SV

BISELLIO HONOR DATVS EST

CIL 10, 1026

A Gaius Calventius Quietus, augustal.

Pour sa générosité dans l’accomplissement de ses charges,

par décision des décurions approuvée par le peuple,

un siège d’honneur lui a été accordé.

Remarquons le mot mvnificentia dont le rapport avec munus me paraît ici évident.

 

D’autres élus pourtant, comme à Pompéi Gaius Julius et Publius Aninius, préfèrent investir dans la pierre plutôt que dans les spectacles :

C VVLIVS C F P ANINIVS C F II V I D

LACONICVM ET DESTRICTARIVM

FACIVND ET PORTICVS ET PALAESTR

REFICIVNDA LOCARVNT EX D D EX

EA PEQVNIA QVOD EOS E LEGE

IN LVDOS AVT IN MONVMENTO

CONSVMERE OPORTVIT FACIVN

COERARVNT EIDEMQVE PROBARV

CIL 10, 829

Gaius Julius, fils de Gaius, et Publius Aninius, fils de Gaius, duumvirs à pouvoirs judiciaires,

ont mis en adjudication la construction d’une étuve et d’une salle pour se nettoyer

ainsi que la réfection du portique et de la palestre,

sur décision des décurions,

avec les fonds que la loi leur impose

de consacrer à des jeux ou à des bâtiments publics.

Ils ont supervisé les travaux et les ont réceptionnés.

 

Voyez aussi évergétisme et Inscriptions de Pompéi.

 

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Le lanista

LANISTA, gladiator, id est carnifex Tusca lingua appellatus, a laniando scilicet corpora.

LANISTA (gladiateur) : c’est le nom du bourreau en langue étrusque [lani ?], à partir de l’idée de déchirer, lacérer (laniare) les corps. Isidore de Séville, X.

Effectivement, lanius et lanio désignent le boucher.

 

Il existait des entrepreneurs professionnels de spectacles qui entretenaient des bandes de gladiateurs pour les louer – parfois fort cher – aux magistrats qui avaient mission de donner des jeux. Sous l'Empire, il exista des gladiateurs impériaux. Ils appartenaient à la maison du Prince au même titre que le reste de ses gens et servaient à orner les jeux donnés par l'Empereur lui-même. Pierre Grimal, la Civilisation romaine.

 

Les gladiateurs appartiennent donc à une troupe, familia gladiatoria ou familia lanisticia, dirigée d’une main de fer par le lanista : leges et regia verbe lanistae, les lois et les mots tyranniques du laniste. Juvénal, XI.

 

Le lanista est l’objet d’un mépris général, et le mot constitue une injure.

Et fellator es et lanista. Miror

quare non habeas, Vacerra, nummos.

Tu te prostitues et tu es laniste : je me demande bien,

Vacerra, pourquoi tu n’as pas de sous !   Martial, XI, 66.

 

Testandi cum sit lenonibus atque lanistis

libertas. . .

Bien que les proxénètes ainsi que les lanistes puissent rédiger leur testament

en toute libert酠 Juvénal, VI.

 

Cicéron rapporte ces mots d’Antoine (qui les a sans doute vraiment prononcés) :

« … quod spectaculum adhuc ipsa Fortuna vitavit, ne videret unius corporis duas acies lanista Cicerone dimicantis, qui usque eo felix est, ut isdem ornamentis deceperit vos, quibus deceptum Caesarem gloriatus est ». Pergit in me maledicta, quasi vero ei pulcherrime priora processerint; quem ego inustum verissimis maledictorum notis tradam hominum memoriae sempiternae. Ego lanista? Et quidem non insipiens; deteriores enim iugulari cupio, meliores vincere.

« Un spectacle que jusqu'ici la fortune elle-même a craint de se donner, afin de ne pas voir deux armées d'un même parti combattant à la voix de Cicéron le laniste, qui est assez heureux pour vous tromper encore par les mêmes distinctions au moyen desquelles il a abusé César, comme il s'en est glorifié ». Il continue à me dire des injures, comme si les premières lui avaient bien réussi; mais moi je le stigmatiserai d'épithètes les plus méritées, et je le livrerai ainsi à l'éternel mépris des hommes. Moi, un laniste ? Ce mot n'est pourtant pas si mal imaginé, car je veux qu'on égorge les mauvais et que les bons soient victorieux.  13ème Philippique

 

Le musée d’Arles conserve une stèle élevée par un lanista à son grand-père. Il est piquant de constater que l’homme utilise une périphrase (negotiator familiae gladiatoriae) pour désigner sa profession trop peu estimée. L’habitude ne s’en est pas perdue.

L GRANIO L FILIO

TERETINA ROMANO

M IVL OLYMPVS NEGO

TIATOR FAMILIAE GLA

DIATORIAE OB MERIT

L GRANI VICTORIS

AVI FIVS MERENTI

POSVIT

A Lucius Granius Romanus, fils de Lucius,

de la tribu Teretina.

Marcus Julius Olympus, impre-

sario d'une troupe de gla-

diateurs, a fait élever ce monument

pour célébrer les mérites de son grand-père Lucius Granius Victor.

Traduction de A. Charron et M. Heijmans, musée d’Arles, in Musée de l’Arles antique, Actes Sud, 1996.

 

Il existe bien des différences entre les riches lanistes de Rome ou Capoue, véritables chefs d’une entreprise prospère, à la tête d’une fortune colossale et les petits directeurs de troupe ambulante circumforanus lanista, qui louaient leurs services à bas prix aux munéraires de petites villes, trop avares ou trop pauvres pour offrir à leurs concitoyens des vedettes de l’arène. C’est évidemment dans ces spectacles que se rencontrent toutes les tricheries, toutes les « collusions » et tous les trucages qui déchaînent la fureur du public.

 

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Le ludus

Haec ultra quid erit nisi ludus ?

Quelle pire déchéance y a-t-il, sinon l’école des gladiateurs ? écrit Juvénal (VIII, 199) après avoir fustigé de grands personnages encanaillés ou devenus acteurs de mimes.

 

Quiconque avait le désir de se faire gladiateur s'engageait dans une « famille » appartenant à un lanista. Il prêtait à celui qui allait devenir son maître un terrible serment, acceptant par avance les pires traitements : se laisser battre, brûler, blesser, mettre à mort selon le bon plaisir du maître. Pierre Grimal, la Civilisation romaine.

 

Les gladiateurs étaient entraînés les écoles, ludi, sous la rudis, « baguette ou arme d’entraînement » d’un doctor, « enseignant ».

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gladiateur (secutor) à l’entraînement

 

On ne peut pas vraiment considérer comme lanistes les grands personnages qui, pour le temps d’une magistrature ou d’une étape dans leur carrière politique, préfèrent créer un ludus, une caserne ou école de gladiateurs. Cette méthode présente de nombreux avantages financiers et permet d’offrir au public des spectacles de qualité, avec des hommes bien entraînés, sans dépendre de la cupidité et de la fréquente malhonnêteté des lanistes.

 

C’est le cas d’Atticus, l’ami de Cicéron :

Medius fidius ne tu emisti λόχον praeclarum. Gladiatores audio pugnare mirifice. Si locare voluisses, duobus his muneribus liber esses. Sed haec posterius.

Il paraît que tu as acheté un gang magnifique. On dit que ces gladiateurs combattent admirablement. Si tu avais voulu les louer, tu aurais amorti ton capital en deux combats. On en reparlera plus tard. Cicéron, à Atticus, IV, 46.

 

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César possédait à sa mort 5000 gladiateurs dans des écoles, les ludi Iuliani, installées à Capoue et à Ravenne. Il paraît que le climat des ces deux villes était de nature à favoriser l’entraînement des hommes ; je crois surtout qu’elles se trouvaient assez loin de Rome pour limiter les dangers et se donner le temps d’y faire face en cas de rébellion : Spartacus n’était pas mort depuis si longtemps. Les gladiateurs formés dans ces écoles jouissaient d’une excellente réputation auprès du public et s’appelaient les Iuliani :

...]RIVS IVLIANVS I V S(TANS) PRIMIGENIVS IVLIANVS XXIII M

...rius, école julienne, 1 victoire, vainqueur, gracié debout ; Primigenius, école julienne, 23 victoires, gracié.  CIL 4, 1773

 

A la mort de César, le futur Auguste hérite de ces écoles dont il fait un instrument de gouvernement en se réservant le monopole de la fourniture de gladiateurs à Rome. Le recrutement devenu pratiquement étatique sélectionne les prisonniers de guerre et les criminels qui présentent les qualités susceptibles de faire d’eux des stars de l’arène. Il arrive assez souvent que le Prince prête gracieusement aux munéraires de province qu’il veut honorer quelques-uns de ses hommes.

 

Néron crée sa propre école, les Neroniani :

ASTEROPAEVS NERONIANVS CVII V(ICIT) OCENEANVS LVI M(ISSVS)

Asteropaeus le Néronien, 107 victoires, vainqueur. Oceneanus, 56 victoires, gracié.

CIL 4, 1422

On sait que Néron n’avait aucun goût pour l’amphithéâtre auquel il préférait le théâtre ou le cirque. Alors pourquoi cet intérêt pour les gladiateurs ? Peut-être par vanité, pour égaler César et Auguste ; peut-être pour s’assurer une garde rapprochée qui lui serait, en cas de besoin, d’une fidélité absolue. Toujours est-il que des Néroniens ont combattu à Pompéi et que ce ludus fut dissous à la mort de Néron.

 

hordearii, « les mangeurs d’orge »

Le régime alimentaire des gladiateurs devait contribuer à leur bonne forme physique :

Singulis ibi militibus Vitellius paratos cibos ut gladiatoribus saginam dividebat.

Là, Vitellius fit distribuer à chaque soldat des plats préparés qui rappelaient la nourriture des gladiateurs.  Tacite, Hist., II, 88.

Sagina, au sens propre, c’est l’engraissement des volailles et par métonymie le régime des gladiateurs. Il faut imaginer une préparation nourrissante, abondante … et certainement peu coûteuse : une sorte de polenta ou de ragoût, peut-être un peu comme celui que consomment les lutteurs de sumo au Japon :

Les lutteurs de sumo dévorent quotidiennement leur chanko-nabe pour faire de la graisse et du muscle. Nabe signifie à la fois la “marmite” et les nourritures qu’on y met à mitonner, et chanko, tout simplement le repas pris par les sumos. Dans les écuries de sumo — le lieu où vivent et s’entraînent ces lutteurs — nulle règle absolue quant à ce qui doit bouillir dans la marmite, pourvu que ce soit du bon. Les ingrédients les plus fréquents sont poulet, tofu, et beaucoup de légumes : poireau et chou chinois, le tout assaisonné d’un bouillon corsé.   http://web-japan.org/nipponia/nipponia29/fr/appetit/index.html

Pour les gladiateurs, l’ingrédient principal de la recette était la farine d’orge, ce qui leur avait valu le surnom de hordearii, « les mangeurs d’orge », surnom qui pouvait signifier aussi quelque chose comme « bouffi ».

[Polenta pluribus fit modis] Sunt qui vehementius tostum rursus exigua aqua adspergant et siccent, priusquam molant.

[On prépare la polenta de plusieurs manières.] Il y en a qui font rôtir l’orge à forte chaleur, l'humectent de nouveau avec un peu d'eau et la font sécher avant de la moudre. […]

Quocumque autem genere praeparato vicenis hordei libris, ternas seminis lini et coriandri selibram salisque acetabulum, torrentes omnia ante, miscent in mola.

Quelle que soit la préparation, on ajoute à vingt livres d'orge trois livres de graine de lin, une demi-livre de coriandre, une mesure de sel. On fait d'abord rôtir le tout et on le passe au moulin.  Pline, Hist. Nat., XVIII, 72.

 

Quant au dernier repas des combattants de l’arène, la veille des jeux, je n’ai trouvé nulle part trace d’un menu de fête. Tout au plus Tertullien, au détour d’une phrase, nous dit que les bestiaires prenaient ce repas en public. Sous le regard attentif des connaisseurs, évidemment !

In publico . . . quod bestiariis supremam cenantibus mos est.

En public, comme ont coutume de le faire les bestiaires pour leur repas suprême.   Tertullien, Apolog., 42.

 

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Spartacus

C’est dans une école de gladiateurs de Capoue, en ~73, que commença la révolte conduite par Spartacus.

 

Récit de Florus  (II, 8)

Enimvero et servilium armorum dedecus feras; nam etsi per fortunam in omnia obnoxii, tamen quasi secundum hominum genus sunt et in bona libertatis nostrae adoptantur: bellum Spartaco duce concitatum quo nomine appellem nescio, quippe cum servi militaverint, gladiatores imperaverint, illi infimae sortis homines, hi pessumae auxere ludibriis calamitatem. Spartacus, Crixus, Oenomaus effracto Lentuli ludo cum triginta aut amplius eiusdem fortunae viris europe Capua; servisque ad vexillum vocatis cum statim decem milia amplius coissent.

On supporterait peut-être encore la honte d'une guerre contre des esclaves. S'ils sont, par leur condition, exposés à toutes les servitudes, ils n'en sont pas moins comme une seconde espèce d'hommes, et nous les associons aux avantages de notre liberté. Mais quel nom donner à la guerre provoquée par Spartacus ? Je ne sais ; car des esclaves y servirent, des gladiateurs y commandèrent. Les premiers étaient de la plus basse condition, les seconds de la pire des conditions, et de tels adversaires accrurent les malheurs de Rome par la honte dont ils les couvrirent. Spartacus, Crixus, Oenomaus, après avoir brisé les portes de l'école de Lentulus, s'enfuirent de Capoue avec trente hommes au plus de leur espèce. Ils appelèrent les esclaves sous leurs drapeaux et réunirent tout de suite plus de dix mille hommes.

Récit de Plutarque  (Plutarque, Crassus, 8)

Λέντλου τινός Βατιάτου μονομάχους ἐν Καπύῃ τρέφοντος, ὧν οἱ πολλοὶ Γαλάται  καὶ Θρᾷκες ἦσαν, ἐξ αἰτιῶν οὐ πονηρῶν, ἀλλ’ἀδικίᾳ τοῦ πριαμένου συνειρχθέντες ὑπ’ἀνάγκης ἐπὶ τῷ μονομαχεῖν ...

Un certain Lentulus Batiatus entraînait à Capoue des gladiateurs. La plupart d’entre eux étaient des Gaulois et des Thraces qui étaient détenus, non pour avoir commis des crimes mais injustement, par celui qui les avait achetés pour forcer à combattre comme gladiateurs.

… ἐβουλεύσαντο μὲν διακόσιοι φεύγειν, γενομένης δὲ μηνύσεως οἱ προαισθόμενοι καὶ φθάσαντες ὀγδοήκοντα δυεῖν δέοντες ἔκ τινος ὀπτανείου κοπίδας ἀράμενοι καὶ ὀβελίσκους ἐξεπήδησαν. Ἐντυχόντες δὲ κατὰ τὴν ὁδὸν ἁμάξαις ὅπλα κομιζούσαις μονομάχων εἰς ἑτέραν πόλιν, ἀφήρπασαν καὶ ὡπλίσαντο, καὶ τόπον τινὰ καρτερὸν καταλαβόντες, ἡγεμόνας εἵλοντο τρεῖς, ὧν πρῶτος ἦν Σπάρτακος, ἀνὴρ Θρᾷξ τοῦ Μαιδικοῦ γένους, οὐ μόνον φρόνημα μέγα καὶ ῥώμην ἔχων, ἀλλὰ καὶ συνέσει καὶ πρᾳότητι τῆς τύχης ἀμείνων καὶ τοῦ γένους ἑλληνικώτερος.

Ils complotèrent, au nombre de deux cents, leur évasion. Ils furent dénoncés. Alors les premiers qui furent informés de la découverte de leur projet prirent les devants : au nombre de soixante-dix-huit, ils s'emparèrent dans une cuisine de coutelas et de broches et s'élancèrent au dehors. Rencontrant sur la route des chariots qui transportaient des armes de gladiateurs dans une autre ville, ils les enlevèrent et s'en équipèrent, puis, s'étant emparés d'une position forte, ils se choisirent trois chefs, dont le premier était Spartacus, un Thrace du pays des Maides, qui joignait à beaucoup de courage et de force une intelligence et une douceur supérieures à son sort, et qui était ainsi plus grec que son origine ne l'indiquait.

Τούτῳ δὲ λέγουσιν, ὅτε πρῶτον εἰς Ῥώμην ὤνιος ἤχθη, δράκοντα κοιμωμένῳ περιπεπλεγμένον φανῆναι περὶ τὸ πρόσωπον, {} γυνὴ δ´ ὁμόφυλος οὖσα τοῦ Σπαρτάκου, μαντικὴ δὲ καὶ κάτοχος τοῖς περὶ τὸν Διόνυσον ὀργιασμοῖς, ἔφραζε τὸ σημεῖον εἶναι μεγάλης καὶ φοβερᾶς περὶ αὐτὸν εἰς ἀτυχὲς τέλος ἐσομένης δυνάμεως· καὶ τότε συνῆν αὐτῷ καὶ συνέφευγε.

On raconte que, la première fois qu'il fut amené à Rome, pour y être vendu, il vit pendant son sommeil un serpent enlacer son visage, et que sa compagne, de même race que lui, prophétesse sujette aux transes des mystères dionysiaques, dit que c'était là le signe d'une grande et redoutable puissance, qui aurait une fin malheureuse. Elle était alors encore avec lui et l'accompagna dans sa fuite.  (trad. R. Flacelière)

Récit d’Appien  (Guerres civiles, 116) :

Τοῦ δ' αὐτοῦ χρόνου περὶ τὴν Ἰταλίαν μονομάχων ἐς θέας ἐν Καπύῃ τρεφομένων, Σπάρτακος Θρὰὰξ ἀνήρ, ἐστρατευμένος ποτὲ Ῥωμαίοις, ἐκ δὲ αἰχμαλωσίας καὶ πράσεως ἐν τοῖς μονομάχοις ὤν, ἔπεισεν αὐτῶν ἐς ἑβδομήκοντα ἄνδρας μάλιστα κινδυνεῦσαι περὶ ἐλευθερίας μᾶλλον θέας ἐπιδείξεως καὶ βιασάμενος σὺν αὐτοῖς τοὺς φυλάσσοντας ἐξέδραμε· καί τινων ὁδοιπόρων ξύλοις καὶ ξιφιδίοις ὁπλισάμενος ἐς τὸ Βέσβιον ὄρος ἀνέφυγεν, ἔνθα πολλοὺς ἀποδιδράσκοντας οἰκέτας καί τινας ἐλευθέρους ἐκ τῶν ἀγρῶν ὑποδεχόμενος ἐλῄστευε τὰ ἐγγύς, ὑποστρατήγους ἔχων Οἰνόμαόν τε καὶ Κρίξον μονομάχους. Μεριζομένῳ δ' αὐτῷ τὰ κέρδη κατ' ἰσομοιρίαν ταχὺ πλῆθος ἦν ἀνδρῶν·

À cette même époque, en Italie, parmi les gladiateurs destinés aux spectacles de ce nom, que les Romains faisaient nourrir à Capoue, était un Thrace, nommé Spartacus, qui avait antérieurement servi dans quelque légion, et qui, fait prisonnier de guerre et vendu, se trouvait depuis dans le nombre des gladiateurs. Il persuada à soixante-dix de ses camarades de braver la mort pour recouvrer la liberté, plutôt que de se voir réduits à servir de spectacle dans les arènes des Romains ; et forçant ensemble la garde chargée de veiller sur eux, ils s'échappèrent. Spartacus s'arma, lui et sa bande, avec des gourdins et des épées dont ils dépouillèrent quelque voyageurs, et ils se retirèrent sur le mont Vésuve. Là, de nombreux fugitifs et quelques hommes libres des campagnes vinrent se joindre à lui. Il répandit ses brigandages dans les environs, ayant pour chefs en sous-ordre Oenomaûs et Crixus , deux gladiateurs. La justice rigoureuse qu'il mit dans la distribution et dans le partage du butin lui attira rapidement beaucoup de monde.

Καὶ πρῶτος ἐπ' αὐτὸν ἐκπεμφθεὶς Οὐαρίνιος Γλάβρος, ἐπὶ δ' ἐκείνῳ Πόπλιος Οὐαλέριος, οὐ πολιτικὴν στρατιὰν ἄγοντες, ἀλλ' ὅσους ἐν σπουδῇ καὶ παρόδῳ συνέλεξαν (οὐ γάρ πω Ῥωμαῖοι πόλεμον, ἀλλ' ἐπιδρομήν τινα καὶ λῃστηρίῳ τὸ ἔργον ὅμοιον ἡγοῦντο εἶναι), συμβαλόντες ἡττῶντο. Οὐαρινίου δὲ καὶ τὸν ἵππον αὐτὸς Σπάρτακος περιέσπασεν· παρὰ τοσοῦτον ἦλθε κινδύνου Ῥωμαίων στρατηγὸς αὐτὸς αἰχμάλωτος ὑπὸ μονομάχου γενέσθαι.

Rome fit marcher d'abord contre lui Varinius Glaber, et ensuite Publius Valérius, non pas avec une armée romaine, mais avec un corps de troupes ramassées à la hâte, et comme en courants ; car les Romains ne pensaient pas encore que c'était une guerre dans toutes les formes. Ils croyaient que c'était quelque chose comme une attaque isolée, semblable à un acte de brigandage. Varinius Glaber et Publius Valérius attaquèrent Spartacus et furent successivement vaincus : Spartacus tua de sa propre main le cheval de Glaber ; peu s'en fallut que le général dès Romains ne fût lui-même fait prisonnier par un gladiateur. Après ces succès, le nombre des sectateurs de Spartacus s'accrut encore davantage, et déjà il était à la tête d'une armée de soixante et dix mille hommes. Alors il se mit à fabriquer des armes, et à faire des dispositions militaires.

 

Spartacus battit d'abord le propréteur C. Claudius Glaber, puis le préteur P. Varinius, enfin les consuls de 72, L. Gellius Publicola et Cn. Cornelius Lentulus Clodianus. Spartacus et ses hommes totamque pervagarunt Campaniam. Nec villarum atque vicorum vastatione contenti Nolam atque Nuceriam, Thurios atque Metapontum terribili strage populantur. Adfluentibus in diem copiis cum iam esset iustus exercitus ils parcoururent toute la Campanie, et non contents de piller les fermes et les villages, ils commirent d'effroyables massacres à Nole et à Nucérie, à Thurium et à Métaponte. Florus, II, 8.

 

Après sa victoire sur les consuls, Spartacus força à s'affronter en un duel à mort (sine missione) quatre cents des prisonniers romains qu'il avait faits. En ~71, le sénat désigne Crassus pour diriger la guerre à la tête d’une nouvelle armée dont celui-ci avait financé lui-même l’enrôlement. En mars, Spartacus se voit contraint d’accepter la bataille dans des conditions défavorables :

 

Récit de Florus  (II, 8)

Tandem enim totis imperii viribus contra myrmillonem consurgunt pudoremque Romanum Licinius Crassus adseruit; a quo pulsi fugatique—pudet dicere—hostes in extrema Italiae refugerunt. Ibi circa Bruttium angulum clusi, cum fugam in Siciliam pararent neque navigia suppeterent, ratesque ex trabibus et dolia conexa virgulis in rapidissimo freto frustra experirentur, tamen eruptione facta dignam viris obiere mortem et, quod sub gladiatore duce oportuit, sine missione pugnatum est. Spartacus ipse in primo agmine fortissime dimicans quasi imperator occisus est.

Enfin, toutes les forces de l'empire se dressèrent contre un myrmillon, et Licinius Crassus vengea l'honneur romain. Repoussés et mis en fuite, les ennemis, - je rougis de leur donner ce nom - se réfugièrent à l'extrémité de l'Italie. Enfermés dans les environs de la pointe du Bruttium, ils se disposaient à fuir en Sicile. N'ayant pas de navires, ils construisirent des radeaux avec des poutres et attachèrent ensemble des tonneaux avec de l'osier ; mais l'extrême violence du courant fit échouer leur tentative. Enfin, ils se jetèrent sur les Romains et moururent en braves. Comme il convenait aux soldats d'un gladiateur, ils se battirent sans possibilité de demander grâce. Spartacus lui-même combattit vaillamment et mourut au premier rang, comme un vrai général.

Récit de Plutarque  (Plutarque, Crassus, 8)

ὁρῶν τὴν ἀνάγκην Σπάρτακος ἅπαν παρέταξε τὸ στράτευμα, καὶ πρῶτον μὲν τοῦ ἵππου προσαχθέντος αὐτῷ, σπασάμενος τὸ ξίφος καὶ εἰπών, ὅτι νικῶν μὲν ἕξει πολλοὺς ἵππους καὶ καλοὺς τοὺς τῶν πολεμίων, ἡττώμενος δ´ οὐ δεῖται, κατέσφαξε τὸν ἵππον· ἔπειτα πρὸς Κράσσον αὐτὸν ὠθούμενος διὰ πολλῶν ὅπλων καὶ τραυμάτων, ἐκείνου μὲν οὐκ ἔτυχεν, ἑκατοντάρχας δὲ δύο συμπεσόντας ἀνεῖλε. Τέλος δὲ φευγόντων τῶν περὶ αὐτόν, αὐτὸς ἑστὼς καὶ κυκλωθεὶς ὑπὸ πολλῶν, ἀμυνόμενος κατεκόπη.

Spartacus se vit contraint de mettre en ligne son armée entière. Tout d'abord il se fit amener son cheval, tira son épée et dit que, vainqueur, il trouverait chez les ennemis beaucoup de beaux chevaux, et que, vaincu, il n'en aurait pas besoin ; là-dessus, il égorgea le cheval. Puis il voulut se frayer un chemin jusqu'à Crassus lui-même, en bravant armes et blessures, mais il ne l'atteignit pas et tua seulement deux centurions qui l'attaquaient. A la fin, ceux qui l'entouraient ayant pris la fuite, il resta seul; enveloppé par de nombreux ennemis, il continua à se défendre jusqu'à ce qu'il fût percé de coups.

Récit d’Appien  (Guerres civiles, 120) :

Γενομένης δὲ τῆς μάχης μακρᾶς τε καὶ καρτερᾶς ὡς ἐν ἀπογνώσει τοσῶνδε μυριάδων, τιτρώσκεται ἐς τὸν μηρὸν Σπάρτακος δορατίῳ καὶ συγκάμψας τὸ γόνυ καὶ προβαλὼν τὴν ἀσπίδα πρὸς τοὺς ἐπιόντας ἀπεμάχετο, μέχρι καὶ αὐτὸς καὶ πολὺ πλῆθος ἀμφ' αὐτὸν κυκλωθέντες ἔπεσον. τε λοιπὸς αὐτοῦ στρατὸς ἀκόσμως ἤδη κατεκόπτοντο κατὰ πλῆθος, ὡς φόνον γενέσθαι τῶν μὲν οὐδ' εὐαρίθμητον, Ῥωμαίων δὲ ἐς χιλίους ἄνδρας, καὶ τὸν Σπαρτάκου νέκυν οὐχ εὑρεθῆναι. Πολὺ δ' ἔτι πλῆθος ἦν ἐν τοῖς ὄρεσιν, ἐκ τῆς μάχης διαφυγόν· ἐφ' οὓς Κράσσος ἀνέβαινεν. Οἱ δὲ διελόντες ἑαυτοὺς ἐς τέσσαρα μέρη ἀπεμάχοντο, μέχρι πάντες ἀπώλοντο πλὴν ἑξακισχιλίων, οἳ ληφθέντες ἐκρεμάσθησαν ἀνὰ ὅλην τὴν ἐς Ῥώμην ἀπὸ Καπύης ὁδόν.

Le combat fut long et acharné tant il y avait au combat de milliers d'hommes désespérés. Mais Spartacus fut enfin blessé à la cuisse d'un coup de flèche. Il tomba sur son genou, et, se couvrant de son bouclier, il lutta contre ceux qui le chargèrent jusqu'à ce que lui, et un grand nombre d'hommes autour de lui, encerclés, succombassent. Le reste de son année, en désordre, fut mis en pièces en masse. Le nombre des morts, du côté des gladiateurs, fut incalculable. Il y périt environ mille Romains. Il fut impossible de retrouver le corps de Spartacus. Les nombreux fuyards qui se sauvèrent de la bataille allèrent chercher un asile dans les montagnes : Crassus les y poursuivit. Ils se distribuèrent en quatre bandes, qui se battirent jusqu'au moment où ils furent totalement exterminés ; à l'exception de six mille, qui, faits prisonniers, furent crucifiés tout le long de la route de Capoue à Rome.

 

Spartacus crucifixions

Jacques Martin, Spartaci filius.

Il y a 185 km de Rome à Capoue.

Imaginons 16 croix face à face par kilomètre, une tous les soixante mètres !

 

Lui, Lentulus Batuatus, dit-il, a toujours bien nourri ses hommes; il a fait surveiller leur régime et leur forme par les meilleurs médecins. L'ingratitude la plus noire a récompense ses efforts et ses dépenses. […]

Soixante-dix de ses meilleurs gladiateurs se sont enfuis la nuit dernière; la police a vainement essayé de découvrir leurs traces. Et le gros directeur de donner libre cours à son irritation, de se lamenter sur la misère des temps et la grande pitié des affaires. Torse penché, attentif, ses doigts écartés retenant les plis de sa toge, le greffier l'écoute avec déférence; il sait que Lentulus n'est pas seulement un industriel considéré, mais aussi qu'autrefois, à Rome, il a fait une brillante carrière politique. Il n'est à Capoue que depuis deux ans et déjà l'école fondée par lui jouit d'un grand renom. Ses relations commerciales s'étendent sur l'Italie et les Provinces; ses agents achètent le matériel humain sur le marché aux esclaves de Délos. Au bout d'un an d'entraînement, il en fait des gladiateurs accomplis qu'il revend en Espagne, en Italie, aux cours asiatiques. Il doit sa réussite à son intégrité; son établissement possède les plus fameux moniteurs; des médecins spécialistes surveillent la nourriture et les exercices de ses pensionnaires. Surtout, il a su leur inculquer cette règle d'airain qu'un gladiateur vaincu ne doit jamais demander grâce, qu'il doit mourir dignement sans dégoûter le public par des simagrées.

- Vivre est à la portée de tout le monde; mourir est un art qui s'apprend, aime-t-il à répéter à ses élèves. De fait, ses gladiateurs, renommés pour savoir mourir en beauté, ont toujours attiré un public deux fois plus nombreux que n'importe quelle autre école. […]

« Vous, le public profane, vous semblez croire que l'arène est une mine d'or, poursuit Lentulus avec un sourire amer. Vous seriez étonnés d'apprendre que l'entreprise la plus sérieuse ne laisse qu'un bénéfice annuel de dix pour cent au maximum. Je me demande parfois si je ne ferais pas mieux d'investir mes fonds dans les terrains ou de devenir fermier. Le champ le moins fertile rapporte avec certitude ses six pour cent par an ». Arthur Koestler, Spartacus, 1938.

 

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Un aficionado campanien

 

Une grande partie de l’action du Satiricon se situe dans une petite ville de Campanie, bien difficile à identifier : « Naples ? Pouzzoles ? Pompéi ? », écrit Pierre Grimal. Sans hésiter et sans preuve, je situe le début du roman à Pompéi, pour le simple plaisir d’entendre parler les Pompéiens dans leur décor.

J’avancerai néanmoins une preuve qui ne prouve rien : « Mamaea », le nom du magistrat dans l’extrait ci-dessous, est un nom bien connu à Pompéi (même si on trouve des Mamii ailleurs, à Herculanum par exemple) comme en témoignent par exemple cette inscription peinte sur un tombeau de la nécropole de la porte de Nucera :

... decembres | equam siquei aber(r)avit cum semuncis {h}onerata(m) a d VII Kal Septembres | convenito Q Deciu Q | Hilarum aut L [...]um L | Amphionem citra pontem | Sarni | Fundo | Mamiano

CIL 4, 3864

... si quelqu’un a laissé s’égarer une jument chargée de paniers à raisin le 7 des calendes de septembre (25 août),

qu’il prenne contact avec Quintus Decius Hilarus, affranchi de Quintus ou avec Lucius [...]us Amphion,

affranchi de Lucius, en-deçà du pont du Sarno, propriété de Mamius.

ou cette inscription funéraire :

MAMIAE P F SACERDOTI PVBLICAE LOCVS SEPVLTVR(ae) DATVS DECVRIONVM DECRETO

CIL 10, 998

A Mamia, fille de Publius (Mamius), prêtresse de la cité. L’emplacement de ce tombeau a été donné par décret des décurions.

 

Au cours du festin de Trimalchion, imaginons-le dans le triclinium de la maison des Vettii, le chiffonnier Echion prend la parole :

Et ecce habituri sumus munus excellente in triduo die festa ; familia non lanisticia, sed plurimi liberti.

Tiens, nous allons avoir un spectacle de gladiateurs épatant, pendant trois jours, aux prochaines fêtes ; pas la troupe d’un entrepreneur professionnel, presque rien que des affranchis. traduction d’après P. Grimal.

 

Echion se méfie des gladiateurs professionnels : je pense qu’il faut entendre sous les mots familia lanisticia opposés à liberti les esclaves appartenant à un lanista. On peut imaginer facilement que le lanista, qui devait faire la tournée des fêtes de la région, Pompéi, Nola, Nuceria, Stabies, Herculanum, etc. ne tenait pas à perdre trop d’hommes au cours d’un spectacle. De là à penser que ses gladiateurs et lui n’hésitaient pas à colludere, « faire jeu commun, s’entendre avant de combattre »... On peut imaginer aussi que le prix à payer par le munerator, le magistrat organisateur des jeux, tenait compte des pertes subies par la troupe et qu’il pouvait avoir, lui aussi, la tentation de limiter ces pertes.

 

Les affranchis, par contre, combattaient librement sous contrat : ils avaient d’abord leur réputation à assurer et étaient payés, parfois assez cher, en fonction de leur célébrité, ce qui les obligeait à fournir une prestation de qualité.

 

Mutatis mutandis, je pense à Antonio Cruz, ce maquignon spécialisé dans la fourniture des chevaux de corrida au début du 20e siècle, que nous présentent Larry Collins et Dominique Lapierre :

Au jour le jour le maquignon se préoccupait de faire largement fructifier son capital. Une formule simple, qu'il aimait à énoncer, révélait le secret de cette opération : « Tout cheval qui survit à l'assaut d'un taureau, expliquait-il, et qui peut revenir dans l'arène pour un deuxième round rapporte un profit. Ce profit double quand ce même cheval peut affronter un troisième round et ainsi de suite. » Aux temps cruels où rien ne les protégeait, très peu nombreux étaient les chevaux qui arrivaient vivants au troisième combat. Survivre à un seul était déjà un miracle. Larry Collins et Dominique Lapierre, Ou tu porteras mon deuil.

 

Et Titus noster magnum animum habet, et est caldicerebrius. Aut hoc aut illud erit, quid utique. Nam illi domesticus sum, non est miscix. Ferrum optimum daturus est, sine fuga, carnarium in medio, ut amphitheater videat.

D'ailleurs, notre Titus voit grand et il a la cervelle chaude. Ce sera ceci ou cela, en tout cas quelque chose. Je suis un de ses intimes : ce n'est pas un homme à faire les choses à moitié. Il va nous donner du fer et du vrai, pas question de fuir ! Et l’abattoir au milieu, pour que tout l'amphithéâtre le voie.

 

Les gladiateurs dont la grâce avait été refusée étaient immédiatement achevés dans l’arène, ce que montre cette fresque tombale de Pompéi.

Par contre, quel était le sort des gladiateurs tombés, plus ou moins grièvement blessés ? Ils étaient achevés dans l’arène ou dans le spoliarium, pièce où l’on dépouillait les morts de leur armement.

Selon Tertullien des garçons d’arène déguisés en Mercure vérifiaient devant le public avec un fer rouge si les hommes étendus étaient bien morts, d’autres garçons d’arène déguisés en Charon achevaient les mourants d’un coup de maillet.

 

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Notre ami Echion tient à ce que les morts soient bien morts et ne ressuscitent pas dans les coulisses !

 

Et habet unde. Relictum est illi sestertium tricenties : decessit illius pater male. Vt quadringenta impendat, non sentiet patrimonium illius, et sempiterno nominabitur.

Et il a de quoi. Il a fait un héritage de trente millions de sesterces : son pauvre père est décédé. A supposer qu'il en dépense quatre cent mille, sa fortune ne s'en apercevra pas et son nom deviendra immortel.

 

La somme de quatre cent mille sesterces (cent mille deniers) vers l’an 60 de notre ère paraît vraisemblable dans une petite ville de province : au IIe s. avant J.-C., un beau munus avait coûté sept cent mille sesterces (175000 €, mais à Rome, il est vrai) et ce Titus, pour riche qu’il soit donné, n’est qu’un édile ou un duumvir de province. Rappelons qu’une pinte de vin de Falerne coûtait un sesterce dans un bistrot de Pompéi.

Si l’on admet qu’un denier de l’époque néronienne équivaut à un euro, Titus a hérité de 7 500 000 €, il en dépense 100 000 dans son munus.

 

Iam manios aliquot habet et mulierem essedariam . . .

Il a déjà quelques types, et une femme qui combat en char …

 

Claude et Néron avaient mis les essédaires « combattants sur un char » à la mode à la suite de la conquête de la Bretagne. Il paraît que des femmes prenaient volontiers part aux combats. Cette essedaria apporte au spectacle une double touche d’exotisme : une femme sur char de combat.

 

. . . et dispensatorem Glyconis, qui deprehensus est cum dominam suam delectaretur.

… et l'intendant de Glycon, qui a été surpris alors qu'il faisait plaisir à sa patronne.

Videbis populi rixam inter zelotypos et amasiunculos. Glyco autem, sestertiarius homo, dispensatorem ad bestias dedit. Hoc est se ipsum traducere. Quid servus peccavit, qui coactus est facere ? Magis illa matella digna fuit quam taurus iactaret.

Tu verras le peuple se quereller entre jaloux et baisouilleurs. Glycon, ce pauvre type, a condamné son intendant aux bêtes. C'est ce qui s'appelle se ridiculiser soi-même. Où est la faute de l'esclave, s'il a été forcé de le faire ? C'est plutôt cette espèce d’ordure que le taureau devrait faire sauter.

 

Pompéi n’est pas Rome, pas plus qu’une sous-préfecture n’est Paris ! Les munera qu’on y donne n’ont rien à voir avec ceux de Claude ou de Néron à Rome, et encore moins avec ceux que donnera Titus, l’empereur, une vingtaine d’années plus tard pour l’inauguration du Colisée. Quand notre chiffonnier se complaît à imaginer Glycon jeté « aux bêtes », il le voit transpercé par la corne d’un taureau, animal indigène, et non déchiré par les crocs d’un lion, animal exotique et donc trop coûteux pour un amphithéâtre de petite ville. Bestia désignait toute espèce d’animal, sauvage ou domestique, et tout particulièrement toute espèce d’animal féroce, comme le taureau dont parle Echion.

Echion parle ici du meridianum spectaculum.

 

[…] Sed subolfacio quia nobis epulum daturus est Mammaea, binos denarios mihi et meis. Quod si hoc fecerit, eripiat Norbano totum favorem. Scias oportet plenis velis hunc vinciturum. Et revera, quid ille nobis boni fecit ? Dedit gladiatores sestertiarios iam decrepitos, quos si sufflasses, cecidissent ; iam meliores bestiarios vidi.

[…] Moi, je subodore que Mamaea va nous donner un banquet, et deux deniers par tête, pour moi et les miens. S'il le fait, il enlèvera à Norbanus toute sa popularité. Sache-le bien, il lui passera devant dans un fauteuil. Et, de fait, quel bien l'autre nous a-t-il fait ? Il a engagé des gladiateurs d'un sesterce, déjà décrépits : rien qu'en soufflant dessus on les aurait abattus ; j'ai déjà vu des bestiaires plus vigoureux.

 

Les bestiarii dont il est question ici sont des malheureux, « condamnés aux bêtes », comme l’intendant de Glycon, et dont la défense contre les bêtes devait être assez pitoyable. Le condamné aux bêtes était également dit ad bestias. Bestiarius désigne aussi le gladiateur spécialisé dans le combat contre les bêtes.

 

Occidit de lucerna equites ; putares eos gallos gallinaceos : alter burdubasta, alter loripes, tertiarius mortuus pro mortuo, qui haberet nervia praecisa. Vnus alicuius flaturae fuit Thraex, qui et ipse ad dictata pugnavit. Ad summam, omnes postea secti sunt ; adeo de magna turba " Adhibete " acceperant : plane fugae merae. " Munus tamen, inquit, tibi dedi " – et ego tibi plodo. Computa, et tibi plus do quam accepi. Manus manum lavat.

Il a fait tuer des cavaliers de candélabre ; on aurait dit des poulets ; l'un avait l'air d'un mulet bâté, l'autre avait les jambes cagneuses, le remplaçant du mort était déjà mort et il avait les tendons coupés. Le seul à avoir quelque trempe était le Thrace, mais, lui aussi, combattit comme à l'école. Bref tous, après cela, furent fouettés, tant la foule avait crié : « Rossez-les. » Ce n'étaient que des machines à fuir. « Je t'ai pourtant donné des jeux », qu'il dit ; et moi, je t'applaudis. Fais le calcul ; je te donne plus que je n'ai reçu. Une main lave l'autre. »

 

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Les amphithéâtres

 

Le mot « amphitheatrum »

Si l’on en croit Pline l’Ancien, le mot « amphithéâtre » trouverait son origine dans le « théâtre circulaire » pivotant que Curion, le lieutenant de César, fit construire pour les jeux funèbres qu’il donna en l’honneur de son père en 53 av. J.-C. :

Theatra iuxta duo fecit amplissima ligno, cardinum singulorum versatili suspensa libramento, in quibus utrisque antemeridiano ludorum spectaculo edito inter sese aversis, ne invicem obstreperent scaenae, repente circumactis – ut constat, post primos dies etiam sedentibus aliquis – cornibus in se coeuntibus faciebat ‘amphitheatrum’ gladiatorumque proelia edebat.

Il fit construire l’un à côté de l’autre deux très grands théâtres en bois, chacun reposant sur un axe pivotant situé au centre de gravité. Dans chacun d’eux, on donnait le matin un spectacle théâtral, alors qu’ils faisaient face à des directions opposées pour que les deux pièces ne se perturbent pas l’une l’autre. Tout à coup, on faisait pivoter les théâtres – et on sait de façon sûre que, passé les premiers jours, certains spectateurs ne quittaient pas leur place – les extrémités se rejoignaient et Curion obtenait un « amphithéâtre » où il donnait des combats de gladiateurs. XXXVI, 113

 

Malgré sa formation sur des radicaux grecs, le mot amphitheatrum appartient à la langue latine et les Grecs ne l’emploient pas. Ainsi Dion Cassius (XLIII, 22) écrit :

Καῖσαρ θέατρόν τι κυνηγετικὸν ἰκριώσας, καὶ ΑΜΦΙΘΕΑΤΡΟΝ ἐκ τοῦ πέριξ πανταχόθεν ἔδρας ἄνευ σκηνῆς ἔχειν προσερρήθη

[César pour ses triomphes] fit construire une sorte de théâtre en bois destiné aux chasses, qu’il appela « amphithéâtre » parce que, dépourvu de scène, il comportait des gradins formant un cercle complet.

Amphitheatrum devait paraître aussi étrange aux oreilles grecques que nos parking et camping car à des oreilles britanniques !

 


Amphithéâtres de province

 

Pompéi

Édifié en 70 ou 65 av. J.-C., l’amphithéâtre de Pompéi est le plus ancien amphithéâtre conservé du monde romain, et peut-être le premier construit.

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On voit par là le prestige dont pouvait jouir Pompéi aux yeux des villes voisines grâce à son arène en dur.

 

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Gaius Quinctius, fils de Gaius ; Marcus Porcius, fils de Marcus ; duumvirs quinquennaux ;

pour rendre à la colonie l’honneur qu’elle leur avait fait, ont décidé de faire construire à leurs frais

un emplacement pour les spectacles et ont donné aux habitants de la colonie ce lieu de spectacle définitif.

CIL X, 852

 

Le mot amphitheatrum n’existait pas encore, les duumvirs quinquennaux Valgus et Porcius désignent leur monument par les mots spectacula « les spectacles » et locus « emplacement ».

 

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On accède à l’arène par deux portes monumentales situées aux extrémités du grand diamètre de l’ellipse. La porte nord donne à l’extérieur sur une vaste esplanade. La porte sud débouche, par un large couloir à angle droit, sur le côté ouest de l’édifice puisque le côté sud s’appuie sur les remparts de la ville. Il me semble que cette porte sud qui donne sur la façade principale en face de la grande palestre devait être la porta Triumphalis, celle par où sortaient les vainqueurs à la rencontre de leur public. La porte nord devait conduire aux annexes provisoires, sans doute de simples palissades, derrière lesquelles on installait les cages des animaux, les écuries et peut-être l’infirmerie. Ce serait alors la porta Sanivivaria, celle par où sortaient les gladiateurs grâciés, indemnes ou blessés. Par ailleurs, la tribune officielle se trouvant à l’ouest, à l’extrémité du petit diamètre de l’ellipse, les vainqueurs auraient quitté l’arène à la droite de la présidence, les vaincus à sa gauche. Les morts étaient traînés par la porta Libitinensis (libitina, du nom d’une déesse des morts, désignait par métonymie les préparatifs funéraires) vers le spoliarium, le « déshabilloir », où ils étaient dépouillés de leurs armes. Une petite pièce obscure située sous la tribune officielle correspondrait bien à cet usage.

 

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Rixe sanglante dans l’amphithéâtre de Pompéi

 

 

Lyon

Dédicace de l’amphithéâtre des Trois Gaules à Lyon (An 19 de notre ère)

[PRO SALVT]E TIBERI CAESARIS AVGVSTI AMPHITHEATRVM

[ARENAM CVM P]ODIO C IVLIVS C F RVFVS SACERDOS ROMAE ET AVGVSTI

[DIVI CAES(ARIS) AVG(VSTI)] FILII FILIVS ET NEPOS EX CIVITATE SANTONVM DE SVA PECVNIA FECERVNT

Pour le salut de Tibère César Auguste, Gaius Julius Rufus, fils de Gaius, prêtre de Rome et d’Auguste, fils du divin César Auguste, ainsi que son fils et son petit-fils, originaires de Saintonge, ont fait édifier cet amphithéâtre : l’arène avec son mur de protection.

Cette inscription m’a été communiquée par J.-Ph. Demiguel, professeur au collège de Léguevin, Haute-Garonne.

 

 

Trèves

Amphithéâtre de Trèves

En bordure de la ville romaine, l'amphithéâtre trace l'ovale de son arène de 75 mètres sur 50. Sa construction se situe vers l'an 100. Au cours des siècles suivants l’amphithéâtre reçut un riche décor. Ses dimensions le classent à la 10ème place parmi ceux de l'empire romain. Il pouvait accueillir 25 000 à 30 000 spectateurs.

Dans le mur (podium) qui entoure l’arène s'ouvrent les accès de 14 petits locaux qui recevaient vraisemblablement des cages des animaux. Sous une partie de l'arène s'étend un sous-sol, où devait trouver place la machinerie commandant les ascenseurs pour la montée et la descente des décors.

De nombreuses mosaïques du pays trévirois, en particulier sur celle de la villa de Nennig illustrent les divers combats de l’amphithéâtre qui alternent avec des intermèdes acrobatiques et comiques.

Aux 4ème et 5ème siècles, l'amphithéâtre servit de porte à la cité : l'entrée nord était à l'intérieur, l'entrée sud à l'extérieur du mur de l'enceinte urbaine.

Sur l’amphithéâtre de Trèves, une page très intéressante (en allemand) avec deux reconstitutions.

 

Syracuse

amphithéâtre de Syracuse

 

 

 

et …non sans un petit air de famille avec le Colisée :

 

Arles

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(20000 places, 135 x 107 m ; les tours ont été ajoutées au Moyen Age,

quand le monument a servi d’enceinte fortifiée.)

 

Nîmes

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Vous saurez tout sur ce magnifique monument en visitant le site

http://www.nimes-romaine.com/

 

 

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Les villes moyennes s’équipaient d’un lieu de spectacle qui servait à la fois de théâtre et d’amphithéâtre :

 

Verulamium (Angleterre)

amphithéâtre de Verulamium

Verulamium était la troisième plus grande ville britto-romaine de la province romaine de Bretagne. Elle se trouvait au sud-ouest de l'actuelle St Albans dans le Hertfordshire. […] Verulamium fut fondée en 49 ap. J.-C. et reconstruite au moins deux fois par la suite : une fois après avoir été mise à sac par Boadicée en 61, une autre après un incendie général en 155. Le déclin de Rome entraîna sa déchéance.  Wikipedia.

 

Lutèce

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Ces arènes, situées dans le Quartier latin et édifiées entre le Ier et la fin du IIe siècle, pouvaient contenir environ 15 000 personnes. À l’origine, leurs dimensions étaient de 132 mètres de long et 100 mètres de large. Le visiteur peut encore voir l’emplacement de la loge des acteurs, la plateforme de la scène et des éléments lapidaires. Les Arènes de Lutèce et les Thermes de Cluny (Musée de Cluny) sont les seuls témoignages de la période gallo-romaine encore visibles à Paris.  http://www.parisinfo.com/

 

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Les arènes de Lutèce

47-59, rue Monge, Paris 5ème

 


L’amphithéâtre Flavien

Quamdiu stabit Coliseus, stabit et Roma ;

quando cadet Coliseus, cadet et Roma ;

quando cadet Roma, cadet et mundus.

Tant que durera le Colisée, Rome durera aussi ;

quand s’effondrera le Colisée, Rome s’effondrera aussi ;

quand Rome s’effondrera, le monde s’effondrera aussi.

Bède le Vénérable, III  (vers 700 ap. J.-C.)

 

De -264 à 29 av. J.-C., il n’y a pas eu à Rome de lieu exclusivement consacré aux combats d’animaux et de gladiateurs. On aménageait un espace sur le forum ou sur le forum Boarium ou encore dans le cirque normalement réservé aux courses de chevaux. Curion, puis César ouvrent la voie mais il faut atten 29 av. J.-C. pour que Rome soit dotée par Statilius Taurus d’une arène permanente en dur qui disparaîtra dans le grand incendie de 64. Le nombre de places de ce premier amphithéâtre se révéla rapidement insuffisant, et en 57 déjà Néron donne un spectacle de gladiateurs « in amphitheatro ligneo regione Martii campi intra anni spatium fabricato » dans un amphithéâtre de bois édifié sur le Champ de Mars en moins d’une année. Suétone, Néron, 12.

 

Ce genre de construction n’allait d’ailleurs pas sans risque, puisque, vers 35 ap. J.-C., à la fin du règne de Tibère, « apud Fidenas supra viginti hominum milia gladiatorio munere amphitheatri ruina perierant » près de Fidènes [au nord-est de Rome], vingt mille personnes avaient été tuées pendant des jeux de gladiateurs par l’effondrement de l’amphithéâtre. Suétone, Tibère, 40.

 

Il semble qu’à Rome l’amphithéâtre de Néron ait servi, en alternance avec les cirques, jusqu’à l’inauguration du colossal amphithéâtre bâti par Vespasien et Titus.

 

Après l’incendie de 64, Néron se fait bâtir au centre même de Rome un immense palais, la Domus Aurea, dans un parc aménagé sur les terrains laissés libres par les destructions.

Non in alia re tamen damnosior quam in aedificando domum a Palatio Esquilias usque fecit, quam primo transitoriam, mox incendio absumptam restitutamque auream nominavit. De cuius spatio atque cultu suffecerit haec rettulisse. Vestibulum eius fuit, in quo colossus CXX pedum staret ipsius effigie ; tanta laxitas, ut porticus triplices miliarias haberet ; item stagnum maris instar, circumsaeptum aedificiis ad urbium speciem ; rura insuper arvis atque vinetis et pascuis silvisque varia, cum multitudine omnis generis pecudum ac ferarum. C’est surtout dans la construction qu’il pratiqua le gaspillage : il se fit construire une maison qui allait du Palatin à l’Esquilin, qu’il appela d’abord « Maison du passage », bientôt, il l’appela « Maison Dorée » lorsqu’il la fit reconstruite après sa destruction dans l’incendie. Pour se faire une idée de son étendue et de son raffinement, il suffira de donner les quelques indications suivantes : il y avait un vestibule assez grand pour contenir  une statue colossale haute de 120 pieds [35,5 m, 100 pieds selon Dion Cassius] à son effigie ; la maison était assez vaste pour renfermer un triple portique d’un mille de long, ‚ une pièce d’eau qui imitait la mer, bordée de maisons évoquant des villes, sans oublier des paysages campagnards avec des champs cultivés, des vignobles, des pâturages et des forêts, le tout peuplé de quantité d’animaux domestiques et sauvages de toute espèce. (Suétone, Néron, 31)

 

Vespasien, qui se soucie peu d’habiter un pareil palais et qui a le sens de l’intérêt commun, rend aux Romains l’espace accaparé par Néron.

 

 Une statue colossale :

Colosse Rhodes.jpg τε κολοσσὸς ὠνομασμένος ἐν τῇ ἱερᾷ ὁδῷ ἱδρύθη

quant au « Colosse », Vespasien le fit placer (en 75) sur la voie Sacrée, Dion Cassius, LXV, 15,

non sans avoir accordé une gratification importante à son refector, entendons le sculpteur chargé de remplacer la tête de Néron par celle du dieu Soleil :

artifices, Coae Veneris, item Colossi refectorem, insigni congiario magnaque mercede donavit.

Vespasien donna aux artistes de talent, comme le restaurateur de la Vénus de Cos et celui du Colosse, une gratification importante et un gros salaire.   Suétone, Vespasien, 17.

Certaines mauvaises langues de l’époque aient insinué que le dieu Soleil ressemblait étrangement à Titus.

Commode ne pouvait pas manque de s’intéresser à la statue colossale :

Καὶ γὰρ τοῦ κολοσσοῦ τὴν κεφαλὴν ἀποτεμὼν καὶ ἑτέραν ἑαυτοῦ ἀντιθείς, καὶ ῥόπαλον δοὺς λέοντά τέ τινα χαλκοῦν ὑποθεὶς ὡς Ἡρακλεῖ ἐοικέναι, ἐπέγραψε πρὸς τοῖς δηλωθεῖσιν αὐτοῦ ἐπωνύμοις καὶ τοῦτο, « πρωτόπαλος σεκουτόρων, ἀριστερὸς μόνος νικήσας δωδεκάκις » οἶμαι « χιλίους ».

Commode fit couper la tête du Colosse et la fit remplacer par une autre à sa propre effigie ; il le munit d’une massue et plaça à ses pieds un lion de bronze, afin qu’il ressemblât à Hercule. Il fit inscrire, outre les titres que j’ai déjà énumérés :

« Secutor du grade le plus élevé, le seul gaucher à avoir vaincu douze fois, je crois, un millier d’hommes. » Dion Cassius, LXXII, 22.

Le colosse de Néron a fini par tomber, probablement jeté bas en vue de la réutilisation de ses éléments de bronze. Le nom de Colosseum (nom neutre) a été utilisé vers l'an 1000 pour désigner l'amphithéâtre. La statue elle-même a été en grande partie oubliée, et seule sa base a survécu, entre le Colisée et le Temple de Vénus et de Rome tout proche. source : Wikipedia

 

‚ Une pièce d’eau : Vespasien assèche cet emplacement sur lequel il entreprend de faire élever un immense amphithéâtre :

     Hic ubi sidereus propius videt astra colossus

          et crescunt media pegmata celsa via,

     invidiosa feri radiabant atria regis

          unaque iam tota stabat in urbe domus;

     hic ubi conspicui venerabilis amphitheatri

          erigitur moles, stagna Neronis erant […]

Ici, où le colosse étincelant voit les astres de plus près,

et où montent de hauts échafaudages au milieu de la rue,

rayonnaient les odieuses demeures d’un roi féroce

et une maison unique se dressait désormais sur toute l’étendue de la ville.

Ici, où s’érige la respectable masse de l’admirable amphithéâtre,

étaient les lacs de Néron. […] Martial, De spectaculis, II).

 

On peut imaginer l’empereur inaugurant les travaux comme il l’avait déjà fait lorsqu’il avait entrepris de reconstruire le Capitole :

αὐτός τε τοῦ χοῦ πρῶτος ἐκφορήσας, il fut le premier à enlever une charge de gravats, dit Dion Cassius,

ruderibus purgandis manus primus admovit ac suo collo quaedam extulit il mit la main à l’ouvrage le premier lorsqu’on enleva les gravats et en emporta une charge sur son dos, dit Suétone.

Vespasien.jpgLe chantier a occupé une importante main d’œuvre pendant près de dix ans : un peu avant mechanico quoque, grandis columnas exigua impensa perducturum in Capitolium pollicenti, praemium pro commento non mediocre optulit, operam remisit, praefatus sineret se plebiculam pascere à un ingénieur qui promettait de transporter sur le Capitole de lourdes colonnes pour un prix léger, Vespasien accorda pour son invention une récompense non négligeable, mais il refusa de la mettre en œuvre : « J’ai besoin, lui dit-il, de nourrir mon petit peuple ». Suétone, Vespasien, 17.

 

Amphithéâtre flavien
reconstitution  ColossusNero.jpg

Reconstitutions du Colisée

Hélas pour Saint-Marin, le colosse n’a été placé près de l’amphithéâtre que 40 à 50 ans plus tard !

 

Vespasien, T. Flavius Vespasianus, meurt un an avant l’achèvement des travaux de l’amphithéâtre qui porte son nom : Amphitheatrum Flavianum et que la postérité connaîtra sous le nom de « Colisée ». Hadrien a fait en effet placer la statue colossale de Néron près de l’entrée du monument.

 

Vespasien a doté Rome du plus grand amphithéâtre de l’Empire : 70 000 places. Le grand axe mesure 188 m, le petit axe 156, les trois étages d’arcades culminent à 50 mètres. Le décor superpose les ordres dorique, ionique et corinthien. Chaque étage compte 80 arcs. Ainsi, un empereur qui passait pour avare et cupide, dont on se moquait parce qu’il disait chaque fois qu’il faisait une dépense ἐκ ἐμαυτοῦ αὐτὰ δαπανῶ « Je paie cela de mes propres deniers » (Dion Cassius, LXV), avait prouvé qu’il avait le sens du service public et de la grandeur de l’État.

 

Omnis Caesareo cedit labor Amphitheatro,

     unum pro cunctis fama loquetur opus.

Toute entreprise humaine passe après l’Amphithéâtre impérial,

La renommée chantera ce seul ouvrage au lieu de tous les autres. Martial, Spect., 1.

 

Le Colisée au XIXe siècle

Le Colisée au XIXe siècle

 

Inauguration

Le monument sera inauguré par Titus en 80. L’inauguration donne lieu à cent jours de fêtes grandioses dont Martial nous a conservé des impressions prises sur le vif dans son De Spectaculis, et que Dion Cassius raconte ainsi :

 

Γέρανοί τε γὰρ ἀλλήλοις ἐμαχέσαντο καὶ ἐλέφαντες τέσσαρες, ἄλλα τε ἐς ἐνακισχίλια καὶ βοτὰ καὶ θηρία ἀπεσφάγη, καὶ αὐτὰ καὶ γυναῖκες, οὐ μέντοι ἐπιφανεῖς, συγκατειργάσαντο. Ἄνδρες τε πολλοὶ μὲν ἐμονομάχησαν, πολλοὶ δὲ καὶ ἀθρόοι ἔν τε πεζομαχίαις καὶ ἐν ναυμαχίαις ἠγωνίσαντο.

Il y eut un combat entre des grues et aussi entre quatre éléphants. On massacra neuf mille animaux, domestiques et sauvages, et des femmes (pas les femmes en vue, bien sûr) y prirent part. En ce qui concerne les hommes, beaucoup s’affrontèrent par paires, mais beaucoup combattirent en groupes à pied et dans des combats navals.

Τὸ γὰρ θέατρον αὐτὸ ἐκεῖνο ὕδατος ἐξαίφνης πληρώσας ἐσήγαγε μὲν καὶ ἵππους καὶ ταύρους καὶ ἄλλα τινὰ χειροήθη, δεδιδαγμένα πάνθ´ ὅσα ἐπὶ τῆς γῆς πράττειν καὶ ἐν τῷ ὑγρῷ, ἐσήγαγε δὲ καὶ ἀνθρώπους ἐπὶ πλοίων. Καὶ οὗτοι μὲν ἐκεῖ, ὡς οἱ μὲν Κερκυραῖοι οἱ δὲ Κορίνθιοι ὄντες, ἐναυμάχησαν …

Car Titus fit soudain emplir d’eau l’amphithéâtre et fit paraître des chevaux, des taureaux et d’autres animaux domestiques qui avaient été spécialement entraînés à se comporter dans l’élément liquide comme sur le terre ferme. Après quoi il fit paraître des hommes sur des embarcations. Là, les uns tenant le rôle des marins de Corfou, les autres celui des marins de Corinthe, il se livrèrent un combat naval.

… ἄλλοι δὲ ἔξω ἐν τῷ ἄλσει τῷ τοῦ Γαΐου τοῦ τε Λουκίου, ποτε Αὔγουστος ἐπ´ αὐτὸ τοῦτ´ ὠρύξατο. Καὶ γὰρ ἐνταῦθα τῇ μὲν πρώτῃ ἡμέρᾳ μονομαχία τε καὶ θηρίων σφαγή, κατοικοδομηθείσης σανίσι τῆς κατὰ πρόσωπον τῶν εἰκόνων λίμνης καὶ ἰκρία πέριξ λαβούσης, τῇ δὲ δευτέρᾳ ἱπποδρομία καὶ τῇ τρίτῃ ναυμαχία τρισχιλίων ἀνδρῶν καὶ μετὰ τοῦτο καὶ πεζομαχία ἐγένετο· νικήσαντες γὰρ οἱ Ἀθηναῖοι τοὺς Συρακουσίους (τούτοις γὰρ τοῖς ὀνόμασι χρησάμενοι ἐναυμάχησαν) ἐπεξῆλθον ἐς τὸ νησίδιον, καὶ προσβαλόντες τείχει τινὶ περὶ τὸ μνημεῖον πεποιημένῳ εἷλον αὐτό.

D’autres en firent autant hors de la ville, sur la tombe de Gaius et de Lucius, un lieu qu’autrefois Auguste avait fait creuser dans le même but. Là aussi, le premier jour, il y eut un combat de gladiateurs et une chasse : on avait recouvert le lac de planches à hauteur du visage des statues et construit des gradins tout autour. Le deuxième jour, il y eut une course de chevaux. Le troisième jour, un combat naval entre trois mille hommes, suivi d’une bataille d’infanterie : « les Athéniens » vainqueurs des « Syracusains », tels étaient les noms que portaient les équipes pour ce combat naval, débarquèrent sur l’îlot (d’Ortygie) et prirent d’assaut un rempart qui avait été construit autour du monument funéraire.

Ταῦτα μὲν ἐς ὄψιν ἥκοντα καὶ ἐφ´ ἑκατὸν ἡμέρας ἐγένετο, παρέσχε δέ τινα καὶ ἐς ὠφέλειαν φέροντα αὐτοῖς· σφαιρία γὰρ ξύλινα μικρὰ ἄνωθεν ἐς τὸ θέατρον ἐρρίπτει, σύμβολον ἔχοντα τὸ μὲν ἐδωδίμου τινὸς τὸ δὲ ἐσθῆτος τὸ δὲ ἀργυροῦ σκεύους, ἄλλο χρυσοῦ ἵππων ὑποζυγίων βοσκημάτων ἀνδραπόδων, ἁρπάσαντάς τινας ἔδει πρὸς τοὺς δοτῆρας αὐτῶν ἀπενεγκεῖν καὶ λαβεῖν τὸ ἐπιγεγραμμένον.

Tels furent les spectacles qui durèrent cent jours.

Mais Titus offrit aussi un certain nombre de lots utiles : il fit jeter du haut de l’amphithéâtre des billes en bois marquées d’un symbole : nourriture, vêtement, vaisselle d’argent, parfois d’or, chevaux, bêtes de trait, bétail, esclaves… Celui qui les attrapait devait les présenter à un comptoir où il les échangeait contre la marchandise indiquée.

Διατελέσας δὲ ταῦτα, καὶ τῇ γε τελευταίᾳ ἡμέρᾳ καταδακρύσας ὥστε πάντα τὸν δῆμον ἰδεῖν, οὐδὲν ἔτι μέγα ἔπραξεν…

Lorsque s’achevèrent ces festivités, le dernier jour, Titus se mit à pleurer sous les yeux du peuple tout entier. Il ne fit plus rien de remarquable par la suite. Dion Cassius, LXVI, 25 et 26.

 

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Les places : loca

Il a dû rester longtemps rudimentaire. A Pompéi, seules certaines sections de l’amphithéâtre comportent des gradins de pierre, ailleurs les spectateurs s’asseyaient à même le sol, à moins que l’on n’ait disposé des gradins de bois les jours de spectacle. A Rome, avant le Colisée, il n’existait pas d’amphithéâtre permanent : celui de Statilius Taurus, bâti en ~29, avait été détruit par un incendie. Les jeux étaient donnés au Cirque ou dans des amphithéâtres provisoires construits en bois.

 

Per quingentos autem et quinquaginta et octo annos senatus populo mixtus spectaculo ludorum interfuit. sed hunc morem Atilius Serranus et L. Scribonius aediles ludos Matri deum facientes, posterioris Africani sententiam secuti discretis senatus et populi locis soluerunt, eaque res auertit uulgi animum et fauorem Scipionis magnopere quassauit.

Pendant cinq cent cinquante-huit ans, les sénateurs assistèrent aux jeux publics pêle-mêle avec le peuple. Mais cet usage fut aboli par les édiles Atilius Serranus et L. Scribonius. Aux jeux qu'ils célébrèrent en l'honneur de la mère des dieux, ils assignèrent, conformément à l'avis du second Scipion l'Africain, des places séparées au sénat et au peuple. Cette mesure indisposa la multitude et ébranla singulièrement la popularité de Scipion. Valère Maxime, II, 4.

 

Au théâtre, les premiers rangs étaient réservés à l’ordre équestre.

Dans l’amphithéâtre,

Καὶ ἑώρων μέν που πρότερον ἐν αὐτῷ ἰδίᾳ καὶ κατὰ σφᾶς ὡς ἕκαστοι, τό τε βουλεῦον καὶ τὸ ἱππεῦον καὶ ὁ ὅμιλος, ἀφ'οὗπερ τοῦτ'ἐνομίσθη, οὐ μέντοι καὶ τεταγμένα σφίσι χωρία ἀπεδέδεικτο· ἀλλὰ τότε ὁ Κλαύδιος τήν τε ἕδραν τὴν νῦν οὖσαν τοῖς βουλευταῖς ἀπέκρινε, καὶ προσέτι τοῖς ἐθέλουσί σφων ἑτέρωθί που καὶ ἔν γε ἰδιωτικῇ ἐσθῆτι θεάσασθαι ἐπέτρεψε.

auparavant, l’ordre sénatorial, l’ordre équestre et le peuple se plaçaient en se regroupant spontanément, sans qu’on leur ait attribué des secteurs définis de l’amphithéâtre. Au début de son règne [c’est-à-dire vers 41-42 ap. J.-C.], Claude attribua aux sénateurs la section qu’ils occupent encore [vers 200 ap. J.-C.] et il permit aussi à ceux d’entre eux qui le souhaitaient d’assister aux spectacles en se plaçant ailleurs et sans revêtir la tenue distinctive de leur ordre ». (Dion Cassius, LX, 7).

Au cirque, dit Suétone (Claude, 21), propria senatoribus constituit loca promiscue spectare solitis  Claude fit attribuer des places réservées aux sénateurs qui assistaient jusque là aux spectacles confondus avec le peuple.

 

Caligula, le premier,

Τά τε προσκεφάλαια τοῖς βουλευταῖς, ὅπως μὴ ἐπὶ γυμνῶν τῶν σανίδων καθίζωνται, πρῶτον τότε ὑπετέθη·

autorisa les sénateurs, afin qu’ils ne soient pas assis directement sur les gradins de bois, à utiliser des coussins. Dion Cassius, LIX, 7.

Je me demande s’il octroyait un privilège nouveau aux sénateurs, ou si au contraire il leur permettait de faire, enfin, ce que faisaient depuis longtemps les gens du peuple qui pouvaient se soucier du confort de leurs fesses sans risquer de perdre leur dignité.

Remarquons que les sénateurs sont assis sur des « planches » (σάνις) : la structure de l’amphithéâtre (s’il s’agit bien de l’amphithéâtre de Taurus) bâtie en dur contenait des gradins en bois.

 

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Le velum

Terme aussi célèbre qu’impropre. On doit en effet se rendre compte qu’un velum tel qu’on le représente trop souvent serait matériellement irréalisable : le poids d’une toile aussi grande et sa prise au vent auraient posé des problèmes techniques insurmontables. Les affiches de Pompéi parlent d’ailleurs toujours de vela, « les voiles, les toiles » : deux ou trois « voiles » en forme de triangle étaient tendues de l’extrémité des gradins vers le centre de l’arène et étaient déplacées suivant le mouvement du soleil, la manœuvre étant souvent assurée par des marins.

 

Postea in theatris tantum umbram [vela] fecere, quod primus omnium invenit Q. Catulus, cum Capitolium dedicaret. Carbasina deinde vela primus in theatro duxisse traditur Lentulus Spinther Apollinaribus ludis. Mox Caesar dictator totum forum Romanum intexit viamque sacram ab domo sua et clivum usque in Capitolium quod munere ipso gladiatorio mirabilius visum tradunt.

Par la suite on employa les toiles de lin rien que pour donner de l'ombre dans les théâtres, Q. Catulus, le premier, les appliqua à cet usage quand il fit la dédicace du Capitole. Plus tard, Lentulus Spinther fut, dit-on, le premier qui, dans le théâtre, fit étendre des voiles de carbase [toile de lin fabriquée à Tarragone] lors des jeux en l'honneur d'Apollon. Bientôt après, le dictateur César tendit de toile de lin le forum tout entier, la voie Sacrée à partir de sa maison jusqu'à la montée du Capitole ; magnificence qui parut plus admirable que le spectacle même de gladiateurs qu'il donna.

Deinde et sine ludis Marcellus Octavia Augusti sorore genitus in aedilitate sua, avunculi XI consulatu, a kal. Aug. velis forum inumbravit, ut salubrius litigantes consisterent, quantum mutati a moribus Catonis censorii, qui sternendum quoque forum muricibus censuerat !

Postérieurement encore, et sans jeux, Marcellus, fils d'Octavie, soeur d'Auguste, fit, lors de ton édilité, sous le onzième consulat de son oncle, avant les calendes d'août (1er août), couvrir le forum de voiles, dans l'intérêt de la santé de ceux qui avaient des procès : quel changement dans les moeurs depuis le temps de Caton le censeur, qui voulait que le forum fût pavé de cailloux pointus !

Vela nuper et colore caeli, stellata, per rudentes iere etiam in amphitheatris principis Neronis. Rubent in cavis aedium et muscum ab sole defendunt. Cetero mansit candori pertinax gratia.

Tout récemment des voiles de la couleur du ciel, et ornées d'étoiles, ont été tendues à l'aide de cordages dans l'amphithéâtre de l'empereur Néron. Les toiles sont rouges dans les cours intérieures des maisons et défendent la mousse contre les ardeurs du soleil. Ailleurs, les étoffes blanches de lin ont eu constamment la préférence. Pline, Hist. Nat., XIX, VI.

 

Religionem ludorum crescentibus opibus secuta lautitia est : eius instinctu Q. Catulus Campanam imitatus luxuriam primus spectantium consessum velorum umbraculis texit. Cn. Pompeius ante omnes aquae per semitas decursu aestivum minuit fervorem.

Avec l'accroissement des richesses, le confort entra dans la célébration des spectacles : sous cette influence Quintus Catulus s’inspira du luxe campanien et couvrit pour la première fois l'assemblée des spectateurs de l'ombre de voiles. Gnaeus Pompée, avant tout autre, fit courir de l'eau sur les passages pour atténuer la chaleur de l'été. Valère Maxime, II, 4.

 

J’ignore à quelle époque ces vela furent installés sur les amphithéâtres. Ils existaient sous Caligula, pourtant Dion Cassius (ibid.) précise que cet empereur « permit aussi aux sénateurs de se couvrir la tête à la mode thessalienne pendant les spectacles, pour qu’ils ne soient pas incommodés par la chaleur », c’est-à-dire d’une sorte de bonnet, πῖλος, en feutre.

 

Le « velum » n’était pas installé pour tous les spectacles, loin de là : sa location et sa manœuvre entraînaient des frais supplémentaires que l’editor ne voulait ou ne pouvait pas assumer. Les affiches précisent bien que vela erunt, « il y aura les voiles ».

 

Une inscription de la maison de Julia Félix à Pompéi précise que

Nuc(eriae) XI K Mai munere (h)ypai(th)ro Habitus hic

Nuc(erinus)

... À Nuceria, le 11 des calendes de mai (21 avril), à des jeux où l’on n’a pas tendu les voiles.

Habitus de Nuceria y était.

CIL 4, 10161.

[ἐν] ὑπαίθρῳ (« en plein air »)

 

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Amphithéâtre d’Arles : l’emplacement des mâts qui soutenaient les vela.

 

 

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Le prix de l’entrée

Ici encore, j’avoue mon ignorance. Si quelqu’un peut m’indiquer une piste, je lui en serai reconnaissant.

 

Dion Cassius, encore lui, écrit à propos de Caligula :

καὶ θέαν τῷ δημῷ προῖκα ἐπὶ δύο ἡμέρας ἀπένειμε

il donna au peuple deux jours de spectacles gratuits LIX, 13.

    et d’Hadrien :

Ἔν τε τοῖς ἑαυτοῦ γενεθλίοις προῖκα τῷ δήμῳ τὴν θέαν ἀπένειμε

Il accorda au peuple, le jour anniversaire de sa naissance, la gratuité des jeux. LXIX, 8.

 

Ce qui laisse supposer que le peuple devait habituellement acquitter un droit d’entrée qui correspondait peut-être aux frais d’entretien de l’amphithéâtre, puisque les jeux eux-mêmes étaient offerts par un munerator.

 


Edicta munerum edendorum

 

Les spectacles étaient annoncés par des crieurs publics (praecones) et confirmés par voie d’affichage. Ainsi Claude fait annoncer ses jeux séculaires :

Vox praeconis irrisa est invitantis more sollemni ad ludos . . . (Suétone, Claude, 21) on se moqua de l’annonce du crieur public qui invitait, dans les termes consacrés, à des jeux …

 

Les annonces étaient peintes en lettres rouges ou noires par des professionnels (scriptores) qui signaient souvent leur travail. Bien que le terme ne convienne pas exactement, j’appellerai ces edicta « affiches ».

 

L’affiche donne en général les circonstances du spectacle (« Pour le salut de l’empereur... »), le nom de l’organisateur, le lieu et la date, le programme des jeux. Le peintre ajoute parfois, sur la droite du texte principal, des formules de salutation (salutem, vale) ou des acclamations (feliciter) qui s’adressent à des gladiateurs et, de toute évidence, font partie de la commande : bon moyen d’annoncer ou de souligner le nom des vedettes du spectacle.

 

En réalité, la disposition du texte, la taille des caractères, l’ordre des informations et l’omission de certaines d’entre elles suffisent à prouver que ces edicta munerum edendorum n’ont qu’un très faible rôle informatif, mais contribuent plutôt à améliorer l’image de l’homme politique local, le munerator, qui organise les jeux. Dans une petite ville comme Pompéi où les amateurs pouvaient fréquenter la caserne des gladiateurs, on n’avait nul besoin d’affichage pour tout savoir sur les jeux à venir.

 

Les affiches n’étaient habituellement pas illustrées, ce qui aurait évidemment fait excessivement monter leur prix. Pline rapporte comme exceptionnel (peut-être unique) des annonces de jeux donnés à Antium :

Libertus eius (sc. Neronis), cum daret Anti munus gladiatorium, publicas porticus occupavit pictura, ut constat, gladiatorum ministrorumque omnium veris imaginibus redditis Un affranchi [de Néron] qui donnait à Antium un combat de gladiateurs fit couvrir, nous dit-on, de peintures représentant tous les gladiateurs et tous les personnels de l’arène dans un style très réaliste (Pline, N. H., XXXV, 34).

 

Dates des spectacles à Pompéi

Le relevé des affiches dans le CIL 4 permet de tracer le tableau suivant :

 

mois

quantième

janvier

23

février

1 ou 13, 25-26

mars

17-20, 28

avril

2, 4, 5, 8-12, 20

mai

1, 2-3, 7-8, 12-15, 12-18, 18-21, 31

juin

1, 5-7, 13

juillet

4 (fête de la Paix)

août

28

septembre

—

octobre

1-6 (fêtes de Céres), 30

novembre

1-5, 4-7 (jeux Plébeiens), 24-26, 27-30,

décembre

9

 

La saison des combats de gladiateurs, la « temporada », allait donc en gros de la mi-mars à la mi-juin et reprenait en octobre et novembre. Pourquoi? peut-être pour éviter le froid et la pluie en hiver, peut-être pour éviter les grosses chaleurs de juillet, août et septembre, sans oublier qu'on travaillait beaucoup l'été, saison des récoltes et des vendanges. Il existait aussi peut-être des interdits liés à la religion.

L’entrée en fonction des magistrats avait lieu début juillet, la date des élections ne nous est pas connue. Faut-il la situer en juin, et voir dans l’abondance des jeux au mois de mai un aspect de la campagne électorale ?

 

Durée des spectacles

Les jeux s'étendaient sur trois à six jours, consécutifs ou non. Bien sûr, certains jours pouvaient être considérés comme néfastes pour les jeux. J’imagine aussi des arrière-pensées mercantiles (LVCRVM GAVDIVM) : comme l'amphithéâtre de Pompéi attirait de nombreux spectateurs des villes voisines qui ne pouvaient pas rentrer chez eux tous les soirs, les jours sans spectacle les obligeaient à séjourner quand même sur place et donc à consommer et à faire marcher le commerce local ! Notons que l’affiche CIL 4, 7994 qui concerne des jeux donnés à Pouzzoles annonce que ces jeux auront lieu un jour sur deux.

 

Heure des spectacles

Elle n'est jamais précisée, ce qui laisse penser que chacun la connaissait et que c'était toujours la même.

 

Lieux des spectacles

La majorité des affiches où il est précisé concerne des spectacles donnés à Pompéi.

Plusieurs affiches annoncent des spectacles à Pouzzoles, Cumes (40km), Nola et Nuceria. On peut imaginer que les Pompéiens allaient annoncer leurs spectacles dans ces villes. On se déplaçait facilement pour voir les combats de gladiateurs.

La mention Pompeis, « à Pompéi », qui se lit sur les affiches de Pompéi, donne à penser que le même texte, rédigé par l’organisateur, était peint sur les murs des villes voisines.

 

Programmes des jeux

En règle générale, on annonce 20 paires de gladiateurs. Une seule fois on en annonce plus du double : 49 ! Nous savons que les empereurs en avaient limité le nombre, pour éviter aux généreux organisateurs de se ruiner. Mais il y avait toujours moyen de détourner la loi, comme les Lucretius père et fils qui en finançaient l'un 20 paires et l'autre 10.

 

Sur un corpus de vingt affiches choisies parmi les mieux conservées, on précise :

14 fois que le programme comporte une chasse;

12 fois que l'on "tendra les voiles";

3 fois que l'on répandra des parfums pour le confort des spectateurs qui ne sentaient peut-être pas toujours très bon sous le soleil de Campanie !

Il est question 5 fois de concours athlétiques, mais on sait que les Romains, contrairement aux Grecs, n'appréciaient pas ce genre de spectacle.

 

On ne mentionne pas directement le nom des vedettes, mais seulement sur le côté de l'affiche sous la forme "Vive Untel", comme si un supporter était venu compléter le travail du peintre.

 

Vela ou velarium

On notera que l’organisateur prend soin, s’il y a lieu, de faire préciser que les « voiles » (vela) destinées à protéger le spectateur du soleil « seront [tendues] ». Sans doute fallait-il les louer (le même jeu de voiles servant aux différents amphithéâtres de la région ?), sans doute fallait-il payer les spécialistes qui les manoeuvraient (à Rome, cette tâche était confiée aux équipages de la flotte basée à Misène). Elles apportaient un indiscutable élément de confort, presque indispensable à la belle saison. Caligula, nous dit Suétone, Caligula, 26, s’amusait aux dépens du peuple romain : « gladiatorio munere reductis interdum flagrantissimo sole velis emitti quemquam vetabat parfois pendant les combats de gladiateurs, quand le soleil était brûlant, il faisait replier les voiles et défendait de laisser sortir personne ». Les voiles apparaissaient en novembre ou décembre comme un luxe supplémentaire dû à la générosité de l’organisateur.

 

Affiches retrouvées à Pompéi

 

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VEN(ATIO)ET GLAD(IATORVM) PAR(IA) XX

M TVLLI PVGN(ABVNT) POM(PEIS) PR(IDIE) NON(AS) NOVEMBRES

VII IDVS NOV(EMBRES)

CIL 4, 9979

[Il y aura] une chasse et 20 paires de gladiateurs appartenant à Marcus Tullius combattront à Pompéi la veille des nones de novembre et le 7e jour des ides de novembre. (4 et 7 novembre ; à Rome le 4 novembre commençaient les « Jeux plébéiens ».)

 

 

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(reconstitution de l’affiche)

 

D(ECIMI) LVCRETI(I)

SATRI VALENTIS FLAMINIS NERONIS CAESARIS AVG(VSTI) FILI(I)

PERPETVI GLADIATORVM PARIA XX ET D(ECIMI) LVCRETIO VALENTIS FILI(I)

GLAD(IATORVM) PARIA X PVG(NABVNT) POMPEIS VI V IV III PR(IDIE) IDVS APR(ILES) VENATIO LEGITIMA

ET VELA ERVNT

SCR(IPSIT) CELER

SCR(IPSIT) AEMILIVS CELER SING(VLVS) AD LVNA(M)

CIL 4, 3884

 

Decimus Lucretius Satrius Valens, flamine perpétuel de Néron César, fils de César Auguste, fera combattre vingt paires de gladiateurs et Decimus Lucretius Satrius Valens fils fera combattre dix paires de gladiateurs à Pompéi, les 6ème, 5ème , 4ème, 3ème jours des ides d’avril, et la veille des ides d’avril. Ils donneront une chasse dans les règles et feront tendre les voiles

Peint par Celer.

Aemilius Celer a peint cette affiche tout seul au clair de lune.

(du 8 au 12 avril inclus ; à Rome, ces dates coïncident avec les fêtes de Cybèle et Cérès.)

remarque : le nom de Néron a été blanchi après la damnatio memoriae dont il a été frappé.

Cette affiche est postérieure à l’adoption de Néron par Claude (50 ap. J.-C.) et antérieure à l’accession de Néron au pouvoir (54).

 


 

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CIL 4, 1181
(reconstitution de l’affiche)

 

P[RO SALVTE GER]MAN[ICI CAESARIS TI] CLAVDI V[E]RI   M RV FELICITER

FAM(ILIA) GLAD(IATORIA) PVGN(ABIT) [... MA]RT(IAS) POMPEIS VEN[ATIO ATHLET]AE SPARSIONES QVA DIES PATIENTVR ERVNT

Pour la santé de Germanicus César Tiberius Claudius, les gladiateurs de la troupe de Verus combattront les ... mars (ou février ?) à Pompéi. On donnera une chasse, des concours d’athlétisme. On répandra des parfums pour rendre les journées plus agréables.

Vive Verus !

 

Quand Drusus, le frère de Tibère, mourut en Germanie en 9 av. J.-C., praeterea senatus inter alia complura marmoreum arcum cum tropaeis via Appia decrevit et Germanici cognomen ipsi posterisque eius « le sénat parmi de nombreux autres honneurs décida de lui élever un arc de triomphe en marbre, avec ses trophées, sur la voie Appienne et lui décerna le surnom de Germanicus, à lui et à ses descendants » (Suétone, Claude, 1). Ce Drusus était le grand-père de l’empereur Claude, qui a lui-même repris le surnom quand son frère aîné a été adopté par Tibère en 4 ap. J.-C. Il s’agit donc bien ici de jeux en l’honneur de Claude, qui a régné de janvier 41 à octobre 54.

 

 

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CIL 4, 1180
(reconstitution de l’affiche)

 

PRO SALVTE

[IMP VESPASIANI] CAESARIS AVGV[STI] LI[B]E[RO]RVMQV[E EIVS

OB] DEDICATIONEM ARAE [FAM.GLADIAT.] CN [ALL]EI NIGIDI MAI

FLAMI[NIS] CAESARIS AVGVSTI PVGN POMPEIS SINE VLLA DILATIONE

IIII NON IVL VENATIO [SPARSIONES] VELA ERVNT

Pour la santé de [l’empereur Vespasien] César Auguste et de ses enfants, à l’occasion de la consécration de son autel, la troupe de gladiateurs de Gnaeus Allius Nigidius Maius, flamine de César Auguste, combattra à Pompéi. Le combat ne sera reporté sous aucun prétexte. 4ème jour des nones de juillet. On donnera une chasse, on répandra des parfums et les voiles seront tendues.
(le 4 juillet ; on célébrait ce jour-là, à Rome, la fête de la Paix.)

Il s’agit de la consécration de l’autel du temple de Vespasien qui se trouve sur le forum. Vespasien a été proclamé empereur en juillet 69, il a pris le pouvoir à Rome fin décembre 69 après la mort de Vitellius. Il est mort le 13 juin 79.

 

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(reconstitution de l’affiche)

 

 

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CVMIS GLADIATORVM PARIA XX ET EORVM SVPPOSITICII PVGNABVNT

KALENDIS OCTOBRIBVS III PRIDIE NONAS OCTOBRES

CRVCIANI (=CRVCIARII) VENATIO ET VELA ERVNT

CVNICVLVS SCRIPTOR LVCCEIO SALVTEM

CIL 4, 9983

(reconstitution de l’affiche)

 

À Cumes, vingt paires de gladiateurs et leurs remplaçants combattront le 1er, le 5 et le 6 octobre. On assistera à des supplices et à une chasse. Les voiles seront tendues. Cuniculus (« Lapin ») donne le salut à Lucceius.

 

 

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D(ecimi) LVCRETI(i)

Satri Valentis flaminis Neronis Caesaris Aug(usti) fili(i)

perpetui gladiatorum paria xx et D(ecimi) Lucretio Valentis fili(i)

glad(iatorum) paria x pug(nabunt) Pompeis vi v iv iii pr(idie) Idus Apr(iles) venatio legitima

et vela erunt

dans le C Scr(ipsit) Celer

à droite Scr(ipsit) Aemilius Celer sing(ulus) ad luna(m)

CIL 4, 3834

(reconstitution de l’affiche)

 

Decimus Lucretius Satrius Valens, flamine perpétuel de Néron, fils de César Auguste, fera combattre vingt paires de gladiateurs et Decimus Lucretius Satrius Valens fils en fera combattre dix à Pompéi, les 8, 9, 10, 11 et 12 avril. Il y aura une chasse dans les règles. Les voiles seront tendues.

Peint par Celer.

Peint par Aemilius Celer, tout seul, à la lumière de la lune.

 

remarque : au lieu d’écrire Lucreti(i) le peintre a écrit Lucretio

Les mots Caesar(is) Aug(usti) fili(i) permettent de situer ce spectacle entre 50, date de l’adoption de Néron par Claude (Caesar Augustus) et l’accession de Néron au pouvoir en 54, date à laquelle il devient lui-même Caesar Augustus.

 

D(ECIMI) LVCRETI SATRI

VALENTIS FLAMINIS NERONIS CAESARIS AVG(VSTI) F(ILII) PERPETVI GLAD(IATORVM) PAR(IA) XX ET

D LVCRETI VALENTIS FILI (GLADIATORVM) PAR(IA) X

EX A(NTE) D(IEM) V K(ALENDAS) APRIL(ES) VENATIO ET VELA ERVNT

CIL 4, 7995

Decimus Lucretius Satrius Valens, flamine perpétuel de Néron, fils de César Auguste, [fera combattre] vingt paires de gladiateurs et Decimus Lucretius Satrius Valens fils [fera combattre] dix paires de gladiateurs [à Pompéi], à partir du 28 mars. Ils donneront une chasse et feront tendre les voiles.

 

Mêmes remarques que ci-dessus. On note que le nom de Néron a été blanchi à la chaux, en application de la damnatio memoriae dont il fut l’objet après sa mort (juin 68).

 

LVCRETI] VALENTIS FLAMINIS NERONIS AVG(VSTI) F(ILII) PERPETVI

D(ECIMI) LVCRETI VALENTIS FILI(I) [FAM(ILIA) GLAD(IATORIA) PVGNABIT POMPEIS]      P COLONIA

V KAL(ENDAS) APRIL(ES) VENATIO ET VELA ERVNT

CIL 4, 1185

 

Cette affiche annonce un spectacle pour la même date que la précédente. On remarque sur la droite le reste d’une information qui pourrait être pro colonia[e ...] : « Pour ... de la colonie ».

 

 

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VALENTIS FLAMINIS NERONIS CAESARIS AVG F PERPETVI GLAD PAR XX ET D LVCRETI VALENTIS FILI

GLAD PAR X PVGN POMPEIS EX A D NONIS APR VENATIO ET VELA ERVNT

CIL 4, 7992

Decimus Lucretius Satrius Valens, flamine perpétuel de Néron, fils de César Auguste, fera combattre vingt paires de gladiateurs et Decimus Lucretius Satrius Valens fils fera combattre dix paires de gladiateurs à Pompéi, à partir du 4 avril. Ils donneront une chasse et feront tendre les voiles.

 

remarque : ex a d nonis Apr(ilibus) doit se comprendre ex die ante Nonas Apriles ; la signature du peintre Poly(bius) [scr(ipsit)] est inscrite dans le premier D.

 

A SVETTI CERTI

AEDILIS FAMILIA GLADIATORIA PVGNABIT POMPEIS

PR K IVNIAS VENATIO ET VELA ERVNT

OMNIBVS NERON(IANIS) MVNERIBVS FELICITER

Aulus Suettus Certus, édile, fera combattre sa troupe de gladiateurs à Pompéi le 31 mai. Il donnera une chasse et fera tendre les voiles. Bonne chance aux Néroniens dans tous leurs combats. Peint par Secundus, mur blanchi par Victor avec l’assistance de Vesbinus [...]

 

Aulus Suettius Certus était sans doute duumvir en 78. Mais l’affiche remonte à son édilité, et donc avant 69. Une inscription électorale se trouve d’ailleurs juste à côté de cette affiche :

 

A SVETTIVM CERTVM

AED O V F

SCRIBIT PARIS IDEM ROGAT

AETATIS D [R P] IARIN[VS]

CIL 4, 821

Élisez Aulus Suettius Certus édile ! Signé Paris qui vous le recommande. Il digne à son âge de gérer les affaires publiques. Iarinus ( ?).

 

VEN ET GLAD PAR XX

M TVLLI PVGN POM PR NON NOV

VII IDVS NOV

CIL 4, 9980

Chasse et vingt paires de gladiateurs aux frais de Marcus Tullius, à Pompéi, les 4 et 7 novembre.

 

Ce Marcus Tullius est appelé, dans une inscription électorale, à soutenir la candidature au duumvirat de Publius Vedius Siricus en 75.

 

 

POMPEIS             N  P O P I D I

Rvfi fam glad [p]v[g]n pompeis venati[o]

ex xii k mai mali et vela ervnt

o procvrator

felicitas [tibi sit ?]

CIL 4, 1186

À Pompéi      Numerius Popidius Rufus fera combattre une troupe de gladiateurs à Pompéi à partir du 20 avril. On donnera une chasse, on installera les mâts et on fera tendre les voiles.
Toi, l’organisateur des jeux, que le bonheur te soit acquis.

 

 

PVTEO V ...VS DEC

PVGN HERCVLANEI PRO SAL [CAE]SARVM ET LIVIAE AVG

VELA ERVNT

IOLE SAL

CIL 4, 7991

À Pouzzoles le 9 décembre, combats de la troupe d’Herculanum pour le salut de César (Auguste), de sa famille et de Livia Augusta. On tendra les voiles.

 

Le pluriel Caesares désigne les deux petits-fils d’Auguste, Gaius, né en 20 av. J.-C., et Lucius, né l’année suivante, tous deux fils d’Agrippa et de Julie. Auguste lui-même les désignait ainsi : « et defunctum ita pro contione laudaverit, ut deos precatus sit, similes ei Caesares suos facerent à la mort de Drusus, quand il prononça son éloge devant l’assemblée, il alla jusqu’à prier les dieux de rendre ses chers Césars semblables à lui. » (Suétone, Claude, 1). Cette affiche est sans doute antérieure à l’an 2 av. J.-C., date de la mort de Lucius Caesar (Gaius Caesar meurt en 2 ap. J.-C).

 

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CIL 4, 7991

Gnaeus Alleius Nigidus Maius, duumvir quinquennal, fera combattre à Pompéi, sans subvention publique, 20 paires de gladiateurs et leurs remplaçants. Bonne chance à toi, Telephus, où que tu ailles, pour ton dernier combat avant ton congé définitif, vedette de ces jeux. Vive Diadumenus et Pyladio. [Vive] Gnaeus Alleius Maius, le prince des organisateurs de jeux.

 

Gnaeus Alleius Nigidus Maius a exercé les fonctions de duumvir quinquennal de 55 à 60.

 

 

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DEDICATIONE

OPERIS TABVLARVM CN ALLEI NIGIDI MAI POMPEIS IDIBVS IVNIS

POMPA VENATIO ATHLETAE [ ... ] VELA ERVNT

NIGRA VA(LE)

CIL 4, 7993

remarque : image003 est le mélange (« nexus ») des lettres V et A de VAle.

Pour l’inauguration du bâtiment des archives, aux frais de Gnaeus Alleius Nigidus Maius, à Pompéi, le 13 juin : défilé, chasse, concours d’athlétisme. On tendra les voiles. Salut à toi, Nigra.

 

remarque : entre athletae et vela, on peut imaginer qu’au moins un mot ait disparu, peut-être avant la catastrophe. Gnaeus Alleius Nigidus Maius ne se présente pas comme duumvir quinquennal, ce qui permet de penser que ce texte est postérieur à 60. Il s’agit sans doute de l’inauguration du bâtiment des archives de la ville, reconstruit après le tremblement de terre de 62. Le peintre Ocella a signé son affiche en inscrivant son nom dans le O (ocellus est le diminutif de oculus, « l’oeil »). On ignore qui était Nigra.

 

 

L’affiche suivante date vraisemblablement de la même époque.

 

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DEDICATIONE

...RVM MVNERIS CN ALLEI NIGIDI MAI

... VENATIO ATHLETAE SPARSIONES VELA ERVNT

MAIO PRINCIPI COLONIAE FELICITER

CIL 4, 1177

Pour l’inauguration des travaux des thermes (ou des bains ?), aux frais de Gnaeus Nigidus Maius, on donnera ... une chasse, un concours d’athlétisme. On répandra des parfums et on tendra les voiles. [Peint par] Poly[bius].

 

 

P[RO SALVTE GER]MAN[ICI CAESARIS TI] CLAUDI V[E]RI   M RV FELICITER

[FAM GLAD PVGN ... MA]RT POMPEIS VEN[ATIO ATHLET]AE SPARSIONES QVA DIES PATIENTVR ERVNT

CIL 4, 1181

Pour la santé de Germanicus César, Tiberius Claudius Verus fera combattre sa troupe de gladiateurs le ... mars (ou février ?) à Pompéi. On donnera une chasse, des concours d’athlétisme. On répandra des parfums pour rendre les journées plus agréables.

Vive Verus !

 

Quand Drusus, le frère de Tibère, mourut en Germanie en 9 av. J.-C., « senatus inter alia complura marmoreum arcum cum tropaeis via Appia decrevit et Germanici cognomen ipsi posterisque eius le sénat parmi de nombreux autres honneurs décida de lui élever un arc de triomphe en marbre, avec ses trophées, sur la voie Appienne et lui décerna le surnom de Germanicus, à lui et à ses descendants » (Suétone, Claude, 1). Ce Drusus était le grand-père de l’empereur Claude, qui a lui-même repris le surnom quand son frère aîné a été adopté par Tibère en 4 ap. J.-C. Il s’agit donc bien ici de Claude, qui a régné de janvier 41 à octobre 54.

 

 

[GLAD] PAR XLIX

(DE) FAMILIA CAPINIANA MVNERI[BVS]

AVGVSTORVM PVG PVTEOL(IS) A D IV [IDVS MAIAS]

PR ID MAI ET XVII XV K IV(NIAS)

VELA ERIT (PRO ERVNT) MAGVS (SCR)

Quarante paires de gladiateurs, appartenant à la troupe de Capinius, combattront pour les jeux augustéens à Pouzzoles, les 12, 14, 16 et 18 mai. Les voiles sera (sic) tendues. Peint par Magus.

 

 

CN ALLEI NIGIDI

MAI QVIQ GL PAR XXX ET EOR SVPP PVGN POMPEIS VIII VII VI K DEC

ELLIOS ( ?) ... VEN ERIT                MAIO QVINQ FELICITER PARIS VA

MARTI(ALIS) ... AIO

CIL 4, 1179

Gnaeus Alleius Nigidus Maius, duumvir quinquennal, fera combattre trente paires de gladiateurs et leurs remplaçants à Pompéi, les 24, 25 et 26 novembre. [...] On donnera une chasse. Vive Maius le duumvir quinquennal. Salut Paris. Martial [...]

 

Ce combat a eu lieu entre 55 et 60. Les suppositicii remplaçaient les gladiateurs tués et affrontaient leurs vainqueurs.

 

 

PRO SALVTE

[IMP VESPASIANI] CAESARIS AVGV[STI] LI[B]E[RO]RVMQV[E EIVS

OB] DEDICATIONEM ARAE [FAM.GLADIAT.] CN [ALL]EI NIGIDI MAI

FLAMI[NIS] CAESARIS AVGVSTI PVGN POMPEIS SINE VLLA DILATIONE

IIII NON IVL VENATIO [SPARSIONES] VELA ERVNT

CIL 4, 1180

Pour célébrer la santé de [l’empereur Vespasien] César Auguste et de ses enfants, à l’occasion de la consécration de son autel, la troupe de gladiateurs de Gnaeus Allius Nigidius Maius, flamine de César Auguste, combattra à Pompéi, le 4 juillet. Le combat ne sera reporté sous aucun prétexte. On donnera une chasse, on répandra des parfums et les voiles seront tendues.

Il s’agit bien sûr de l’autel du temple de Vespasien qui se trouve sur le forum. Vespasien a été proclamé empereur en juillet 69, il a pris le pouvoir à Rome fin décembre 69 après l’incendie du Capitole et la mort de Vitellius. Il est mort le 13 juin 79.

 

 

GLAD PAR XX Q MONNI

RVFI PVG NOIA K MIS VI

V NONAS MAIAS ET

VENATIO ERIT

CIL 4, 3881

Quintus Monnius Rufus fera combattre vingt paires de gladiateurs à NOIA (sans doute NOLA) le 1er, les 2 et 3 mai et on donnera une chasse.

 

Cette inscription était peinte sur un tombeau de la porte de Nuceria (n° 3), en lettres de type archaïque, ce qui laisse penser qu’il remonte à la fin du 1er siècle av. J.-C.

 

N V M I N I

AVGVSTI

GLAD PAR XX ET VENATIO DA POMPEI FLAMINIS

                           AVGVSTALIS

PVGNAB CONSTANT NVCER III PR NON

NONIS VIII EIDVS MAIAS

NVCERINI OFFICIA MEA CERTO INDEX

CIL 4, 3882

Pour le génie d’Auguste, Da ( ?) Pompeius, flamine augustal, fera combattre vingt paires de gladiateurs et donnera une chasse à Constantia Nuceria, 5, 6, 7 et 8 mai. Gens de Nuceria, ceci indique sans ambiguïté ma prise de fonctions.

 

Cette inscription était peinte sur un tombeau de la porte de Nuceria (n° 2), son état lors de sa découverte et l’orthographe eidus pour idus laisse penser qu’elle date de Tibère au plus tard.

 

DEDICATION.

POMPA VENATIO [ATHLETAE SPARSIO]NES VELA ERVNT ... PIER... VA

CIL 4, 3883

Pour l’inauguration, on donnera un défilé, une chasse, des concours athlétiques, on répandra des parfums et les voiles seront tendues. À toi, M.( ?) Pierus, salut !

Cette affiche rappelle les deux autres affiches consacrées à une inauguration. On connaît un Pierus, médecin des gladiateurs :

Augustalis Pierus Claudus Papiri Amandum servum medicavit

CIL 4, 8810, Campus Col LXI

Pierus Claudus l’augustal a soigné Amandus, l’esclave de Papirius.

 

 

N FESTI AMPLIATI

FAMILIA GLADIATORIA PVGNA[BIT       ] ITERVM [...

PVGNA(BIT) XVII [KAL] IVN VENAT VEL[...

CIL 4, 1183

Numerius Festus Ampliatus fera combattre sa troupe de gladiateurs le ... et la fera combattre de nouveau le 16 juin. Les voiles seront tendues.

 

 

AMPLIATI [FESTI ( ?)] FAMILIA [GL]AD[IATORIA] PVGN                              

                                                   TOTIVS ORBIS DESIDERIVM

PO[MPEIS] K M(A)IS VE[NATIO] ET SPARS[IONES] ET VEL[A] ERVNT    MVN...     . M VBIQ

                                                        CVM POMP ILO ET FORTVNATO

CIL 4, 1184

Numerius Festus Ampliatus fera combattre sa troupe de gladiateurs à Pompéi le premier mai. On donnera une chasse. On répandra des parfums. Les voiles seront tendues.

Le monde entier désire ce spectacle ( ?). Salut à toi où que tu ailles avec Pom.lius et Fortunatus ( ?).

 

L’inscription était déjà abîmée lors de sa découverte en 1768 et sa transcription se présente de façons différentes selon les auteurs.

 

 

Le texte suivant commente la fresque peinte sur le tombeau du riche Scaurus. Entre une scène de bestiaires et une chasse, on assiste à la fin d’un combat de gladiateurs.

 

MVNERE [N FESTI] AMPLIATI DIE SVMMO | BEBRYX IVL [XV V] NOBILIOR IVL XI [...  ...]O IVL XVI [...  ...] IVL MQ   ] IVL XXXIV [...  ]SVS IVL XV M Q  HIPPOLYTVS XV V   CERATVS IVL VI [P]  NEPIMVS IVL V  ...P...IVL XV M

CIL 4, 1182

Combat organisé par Numerius Festus Ampliatus : dernier jour. [au-dessus des cavaliers] : Bebryx, école julienne, 15 victoires, vainqueur ; Nobilior, école julienne, 11 victoires ( ?), ... [au-dessus d’un mirmillon et d’un thrace] : ...,  école julienne, 16 victoires, ... ; ...,  école julienne, ...,  gracié et mort de ses blessures [au-dessus de la deuxième paire, un mirmillon et un thrace] : ...,  école julienne, 31 victoires, vainqueur ; ...sus, école julienne, 15 victoires, gracié et mort de ses blessures [au-dessus des deux secutors] : Hippolytus, 15 victoires, vainqueur ; Ceratus, école julienne, 6 victoires, [tué] [au-dessus de la dernière paire de mirmillon contre thrace] : Nepimus (ou Nedymus ?),  école julienne, 5 victoires, [vainqueur] ; ...p...,  école julienne, 15 victoires, gracié.

 

On remarque le theta nigrum, la lettre grecque thêta (Θ) peinte en noir, abréviation de θανών ou  (τε)θνηκώς, « mort ».

 

 

L’inscription suivante n’est pas une affiche peinte, mais un graffiti sur le mur de l’atrium de la « maison d’Apollon », oeuvre d’un supporter impatient plutôt qu’annonce officielle.

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HEIC VENATIO PVGNABET V K SEPTEMBRES

ET FELIX AD VRSOS PVGNABET

CIL 4, 1989

Ici (à Pompéi), on va donner une chasse le 28 août et Félix combattra contre des ours.

remarque : on lit heic ou hec pour hic, pugnabet pour pugnabit(ur) et pugnabit. Au lieu du pugnabit(ur) que je propose, on lit dans le CIL Venatio pugnab[i]t pro familia venatoria pugnabit : « une troupe de chasseurs combattra ». On rencontre l’expression pugnare ad bestias à basse-époque ; faut-il lire ad(versus) ?

 

La date est exceptionnelle : c’est le seul spectacle annoncé au mois d’août. Elle parle également à l’imagination : s’agirait-il de l’année 79 ?

 

munera0

 


Les gladiateurs

 

Dès le 1er siècle av. J.-C., le gladiateur est considéré comme un produit de luxe que tout homme fortuné se doit de posséder. Ceci va bien sûr s’amplifier sous l’Empire : Caligula

Νῦν δὲ καὶ ἐς ὀρχηστάς […] καὶ ἐς ἵππους τούς τε μονομάχους καὶ τἆλλα τὰ τοιουτότροπα ἀπλήστως δαπανήσας…

il dépensa sans compter pour les acteurs […], les chevaux, les gladiateurs et autres choses de cette sorte ».   Dion Cassius, LIX, 2.

Que dirions-nous aujourd’hui ? Des chevaux de course, des voitures de luxe, des toiles de maître, etc.

 

pessumae sortis homines

« Des hommes de la pire condition » (Florus, II, 8).

 

Les gladiateurs avaient mauvaise réputation. On le comprend. Même si certains Romains et certaines Romaines se plaisaient à s’encanailler en leur compagnie, même si quelques gladiateurs ont pu devenir les idoles des foules, moins peut-être que les acteurs, il n’en traînaient pas moins derrière eux une odeur de sang et de violence.

 

Quelle que soit la manière dont ils étaient recrutés, il fallait qu’ils possèdent une disposition naturelle à la violence pour supporter le rude entraînement des écoles et pour espérer survivre aux premiers combats :

                 Quamvis bonus ipse

Samnis, in ludo ac rudibus cuivis satis asper.

Le Samnite peut bien être bon de nature,

il est assez farouche contre n’importe qui à l’entraînement aux armes. Lucilius.

 

perditi homines aut barbari

« Des hommes déchus de tous droits ou des étrangers à notre civilisation ».

 

Les gladiateurs, même ingenui, « nés libres », étaient frappés d’infâmie, c’est-à-dire déchus de leurs droits civiques, comme ceux qui exerçaient d’autres professions infamantes, et cette déchéance se transmettait à la descendance :

… sive natus natave esset ex histrione aut gladiatore aut lanista aut lenone …

… qu’il ou elle soit né ou née d’un acteur, d’un gladiateur, d’un lanista ou d’un proxénète… AE 1978, 145.

La notion juridique d’infâmie qui a beaucoup varié selon les époques, ne se laisse pas définir facilement : la perte des droits civiques n’a plus grand sens sous l’Empire. Par contre l’infâmie limitait les droits civils : les infâmes subissaient en cas de condamnation des peines déshonorantes et aggravées comme les mines ou les bêtes, leur accès à la justice se trouvait restreint, ils ne pouvaient pas être entendus comme témoins, les femmes frappées d’infâmie étaient interdites de mariage, etc.

 

Cicéron, qui n’hésite pas, dans les Philippiques, à traiter injurieusement Antoine de « gladiateur » parce qu’il en a la carrure et la force physique, voit pourtant en eux, ou plutôt dans les spectacles auxquels ils participent, une sorte de modèle :

Gladiatores, aut perditi homines aut barbari, quas plagas perferunt! quo modo illi, qui bene instituti sunt, accipere plagam malunt quam turpiter vitare! quam saepe apparet nihil eos malle quam vel domino satis facere vel populo! mittunt etiam vulneribus confecti ad dominos qui quaerant quid velint; si satis eis factum sit, se velle decumbere.

Quant aux gladiateurs, qu'ils soient des hommes déchus de tous droits ou des étrangers à notre civilisation, quels coups ne sont-ils pas capables de supporter ! Voyez de quelle façon ceux qui sont bien entraînés préfèrent recevoir un coup que de l'esquiver lâchement ! À quel point ils cherchent par dessus tout à donner satisfaction à leur maître ou au public ! n'est-ce pas une évidence fréquente ? Alors qu'ils sont déjà accablés de blessures, ils envoient demander à leurs maîtres s'ils doivent poursuivre le combat : si ceux-ci jugent que ça suffit, ils sont prêts à s'avouer vaincus en se laissant tomber à terre.

Quis mediocris gladiator ingemuit, quis vultum mutavit umquam? quis non modo stetit, verum etiam decubuit turpiter? quis, cum decubuisset, ferrum recipere iussus collum contraxit? Tantum exercitatio, meditatio, consuetudo valet. Ergo hoc poterit

Samnis, spurcus homo, vita illa dignus locoque,

vir natus ad gloriam ullam partem animi tam mollem habebit, quam non meditatione et ratione conroboret?

Quel gladiateur, même des moindres, a-t-il jamais gémi ? lequel a changé de visage ? lequel a jamais fait preuve de lâcheté, je ne dis pas seulement dans le combat, mais même jusque dans la défaite ? lequel, une fois à terre, a jamais retiré son cou s'il a reçu l'ordre de recevoir le coup fatal ? Telle est la puissance de l’entraînement, de la pratique, de l’habitude. Alors si on en voit capable

Un Samnite, homme de rien, digne de cette vie et de ce rang social

l’homme né pour la gloire aura-t-il une partie de son âme si faible qu’il ne pourra l’endurcir avec une pratique méthodique ?

Crudele gladiatorum spectaculum et inhumanum non nullis videri solet, et haud scio an ita sit, ut nunc fit. Cum vero sontes ferro depugnabant, auribus fortasse multae, oculis quidem nulla poterat esse fortior contra dolorem et mortem disciplina.

Le spectacle des gladiateurs paraît souvent cruel et inhumain à certains, c’est peut-être vrai, tel que nous le connaissons aujourd'hui : mais quand c'étaient des criminels qui croisaient le fer, même s’il en existe bien d’autres pour les oreilles, pour les yeux du moins aucune méthode d'apprentissage contre la douleur et la mort ne pouvait être plus efficace. » (Cicéron, Tusculanes, II, 17)

 

Le vers que cite Cicéron est emprunté à une satire de Lucilius:

Aeserninus fuit Flaccorum munere quidam

Samnis, spurcus homo, vita illa dignus locoque.

Cum Pacideiano conponitur, optimus multo

Post homines natos gladiator qui fuit unus.

Lors du combat offert par les Flacci, il y avait un certain Aeserninus,

Un samnite, homme de rien, digne de cette vie et de ce rang social.

Il est opposé à Pacideianus, qui fut le meilleur gladiateur et de loin

Depuis la création de l’homme, un gladiateur unique.

 

Même le sage Épictète à la fin du 1er s. ap. J.-C. trouve de belles qualités (Entretiens, I, 29) aux combattants de l’arène :

Parmi les gladiateurs de César il y en a qui s'indignent de ce que personne ne les emmène pour les mettre en face d'un adversaire, qui font pour cela des prières aux dieux, et qui vont trouver leurs surveillants pour leur demander de combattre. Ne verra-t-on donc parmi vous personne de cette trempe?

munera0

Comment devient-on gladiateur ?

Tous les combattants de l'arène n'étaient pas des gladiateurs professionnels.

On utilisait souvent des condamnés à mort qui étaient opposés, presque sans armes, à des adversaires armés ou à des bêtes fauves. C'était là une forme d'exécution qui demeura pratiquée longtemps, mais on n'exposait aux bêtes que les esclaves et les hommes libres qui ne possédaient pas le droit de cité romaine.

Certains condamnés, choisis parmi les plus jeunes et les plus vigoureux, au lieu d'être simplement conduits à la mort, étaient enrôlés dans une école et soumis à un entraînement qui en faisait des professionnels. Ils avaient ainsi le moyen, sinon de se « racheter » par leur courage, du moins celui d'échapper au supplice si, après trois ans de cette vie, ils avaient eu l'habileté ou la chance de survivre. Ils recevaient alors, comme tous les autres gladiateurs « retraités », la baguette sans fer qui les affranchissait.

A côté des condamnés de droit commun paraissaient souvent aussi dans l'arène des prisonniers de guerre: sous le règne de Claude, le massacre des prisonniers bretons, en 47, demeura célèbre. On sait également, par le témoignage de Josèphe, que Titus se débarrassa des prisonniers juifs au cours de plusieurs spectacles : à Bérytus, à Césarée de Palestine et dans plusieurs villes de Syrie. Cet usage se perpétua à travers tout l'Empire, puisque nous voyons Constantin traiter de la même façon les Bructères vaincus.

Mais le peuple ne prenait pas grand plaisir à ces exhibitions sanglantes. Il préférait des combats plus savants, où les adversaires étaient également entraînés et possédaient la science des armes. Aussi les volontaires étaient-ils recherchés et devenir gladiateur était une profession. Pierre Grimal, la Civilisation romaine.

 

Qui devient gladiateur ?

Précisons d’abord que tout le monde ne peut pas devenir gladiateur : les combats sont des spectacles et les combattants se doivent de satisfaire le public, ce qui n’était sans doute pas à portée du premier venu.

Un grand tueur doit aimer tuer; s'il ne sent pas que c'est la meilleure chose qu'il puisse faire, s'il n'est pas conscient de la dignité de cet acte et ne sent pas que c'est sa propre récompense, il sera incapable de l'abnégation nécessaire à la véritable mise à mort. Le vrai grand tueur doit avoir un sens de l'honneur et un sens de la gloire dépassant de beaucoup celui du torero ordinaire […] il doit goûter une jouissance spirituelle au moment de tuer.

Bien entendu, ces nécessaires qualités d'esprit ne peuvent faire d'un homme un bon tueur s'il n'a pas toutes les aptitudes physiques à l'accomplissement de l'acte — un bon oeil, un poignet solide, du courage et une main gauche habile pour manier la muleta. Il doit avoir toutes ces qualités à un degré exceptionnel, sinon sa sincérité et son orgueil ne le mèneront qu'à l'hôpital. Hemingway, Mort dans l’après-midi, XIX.

 

Quicumque in ludum venatorium fuerint damnati [. . . ] solent enim juniores hac poena adfici.

Ceux qui sont condamnés à l’école des gladiateurs spécialisés dans la chasse aux animaux […] on a coutume de condamner à cette peine les plus jeunes.  Digeste, XLVIII, 8, 11.

 

1. les non-volontaires que mentionne P. Grimal dans l’extrait cité ci-dessus.

Il n’est pas question ici des malheureux condamnés ad bestias, immédiatement mis à mort par les fauves, ni de ceux qui s’affrontaient pendant le meridianum spectaculum ; il s’agit de condamnés plus prometteurs que l’on formait pour les combats du matin ou de l’après-midi dans une école spécialisée.

Paradoxalement, prisonniers de guerre et condamnés de droit commun que l’on jugeait aptes à faire de bons gladiateurs, – et qui étaient donc considérés comme combattifs et potentiellement dangereux, – avaient intérêt à accepter l’entraînement et à briller dans l’arène : c’était leur seule chance de rester en vie dans l’immédiat en échappant à la hache ou aux mines, et même leur seule chance de retrouver à terme leur liberté s’ils survivaient assez longtemps aux combats de l’amphithéâtre.

▪ esclaves vendus par leur maître

Le propriétaire de la familia fait son marché ! Certains comme Clodius cherchent à duper les futurs spectateurs en achetant une marchandise de mauvaise qualité :

cum vero ne de venalibus quidem homines electos, sed ex ergastulis emptos nominibus gladiatoriis ornarit

Mais, lorsqu'on l'a vu, non pas choisir des hommes parmi ceux qui étaient à vendre, mais acheter dans les bagnes le rebut des plus vils esclaves pour les décorer du nom de gladiateurs… Cicéron, Pro Sextio, 64.

Hunc adulescentulum [Asiaticum] mutua libidine constupratum, mox taedio profugum cum Puteolis poscam vendentem reprehendisset, coiecit in compedes statimque solvit et rursus in deliciis habuit ; iterum deinde ob nimiam contumaciam et furacitatem gravatus circumforano lanistae vendidit . . .

Asiaticus, souillé tout jeune par des pratiques sexuelles réciproques, finit par se lasser et se réfugier à Pouzzoles où il vendait de la piquette. Vitellius le retrouva, le fit mettre aux fers mais le délivra rapidement pour le soumettre de nouveau à ses désirs. Par la suite, lassé de son insupportable insolence et de sa tendance au vol, il le vendit à un laniste ambulant … Suétone, Vitellius, 12.

Pourquoi un laniste ambulant ? Parce qu’aucun ludus sérieux n’aurait voulu de ce pauvre gamin. Mais rassurez-vous, l’histoire finira bien pour Asiaticus !

La démarche habituelle était de se débarrasser d’un esclave, sans doute jugé dangereux, en le vendant à un lanista.

C’est peut-être le cas de ce médecin maladroit qui massacrait ses patients :

Oplomachus nunc es, fueras opthalmicus ante.

    Fecisti medicus quod facis oplomachus.

Tu es maintenant oplomo, avant tu étais ophtalmo,

ce que tu faisais comme médecin, tu le fais comme oplomaque.  Martial, VIII, 74.

En théorie, rien n’interdit à un maître de vendre un esclave à un organisateur de jeu ou à un lanista, et cela se faisait : la preuve, c’est qu’Hadrien a interdit ce type de vente, sauf à titre de sanction et avec l’aval d’un magistrat.

Lenoni et lanistae servum vel ancillam vendi vetuit causa non praestita.

Il interdit de vendre à un proxénète ou à un laniste un esclave ou une servante sans motif valable. Hist. Aug., Hadrien, XVIII.

 

Peu à peu, les lois restreindront puis aboliront ce droit, sans attendre, comme on le dit, l’influence du christianisme :

Igitur in potestate sunt servi dominorum, quae quidem potestas juris gentium est; nam apud omnes peraeque gentes animadvertere possumus, dominos in servos vitae necisque potestatem fuisse , et quodcumque per servum acquiritur, id domino acquiritur. Sed hoc tempore nullis hominibus, qui sub imperio Romano sunt, licet supra modum , et sine causa legibus cognita in servos suos saevire.Nam ex constitutione divi Antonini, qui sine causa servum suum occiderit, non minus puniri jubetur, quam qui alienum servum occiderit. Sed et major asperitas dominorum ejusdem principis constitutione coercetur.

Les esclaves sont sous la puissance de leurs maîtres. Cette puissance vient du droit des peuples; car nous pouvons remarquer que chez la plupart des peuples,  les maîtres ont droit de vie et de mort sur leurs esclaves et que ce qui est acquis par le truchement d’un esclave est acquis par le maître. Mais aujourd'hui il n'est permis à aucun sujet de l'empire romain de sévir contre ses esclaves avec excès et sans une cause définie par la loi. Car l'empereur Antonin a ordonné que celui qui tuerait son esclave sans raison ne soit pas moins puni que celui qui tuerait l'esclave d'un autre. La même décision de ce prince réprime aussi la trop grande sévérité des maîtres.

 

Il ne reste plus à l’esclave que la ressource de se montrer brillant dans les combats jusqu’à mériter son affranchissement, ce qui lui permettra s’il le souhaite de quitter l’arène :

Haec demum impositae operae intelliguntur quae sine turpitudine praestari possunt et sine periculo vitae. Nec enim, si meretrix manumissa fuerit, easdem operas patrono praestare debet, quamvis adhuc corpore quaestum faciat ; nec arenarius manumissus tales operas quia istae sine periculo vitae praestare possunt.

On entend que ces activités ne peuvent être imposées que si on peut les exercer sans déshonneur et sans danger pour sa vie. Soit une prostituée affranchie, elle ne peut plus exercer cette activité pour son patron, même si jusque là elle faisait commerce de son corps. Le combattant de l’arène affranchi ne peut plus exercer de telles activités parce qu’elles ne peuvent pas s’exercer sans mettre sa vie en danger. Callistrate, III.

▪ esclaves fugitifs ou condamnés par la justice

L’esclave condamné cesse d’appartenir à son maître et devient « esclave par condamnation ».

Servos in metallum, vel in opus metalli, item in ludum venatorium dari solere, nulla dubitatio est : et si fuerint dati, servi poenae efficiuntur. Nec ad eum pertinebunt, cujus fuerint antequam damnarentur. Denique cum quidam servus in metallum damnatus beneficio principis esset jam poena liberatus, imperator Antoninus rectissime rescripsit quia semel domini esse desierat servus poenae factus, non esse eum in potestatem domini postea reddendum.

Les esclaves sont ordinairement condamnés aux mines ou aux ouvrages des mines et aux chasses dans l’amphithéâtre, ceci est évident. Quand cela arrive ils deviennent « esclaves par condamnation », et ils n'appartiendront plus à celui qui était leur maître avant leur condamnation. A titre d’exemple : un esclave condamné aux mines avait été libéré par une grâce du prince, mais l'empereur Antonin précisa à juste titre que, devenu esclave par condamnation, cet esclave avait de ce fait cessé d’appartenir à son maître et ne devait plus par la suite retourner sous sa puissance.   Digeste, XLVIII, 8, 12.

Par contre, un esclave fugitif ne peut pas s’engager valablement dans la gladiature, cette possibilité est réservée aux hommes libres :

Si in arenam fugitivus servus se dederit, ne isto quidem periculo discriminis vitae tantum sibi irrogato, potestatem domini evitare poterit. Nam divus Pius rescripsit, omnimodo eos dominis suis reddere, sive ante pugnam ad bestias, sive post pugnam: quoniam interdum aut pecunia interversa, aut commisso aliquo majore maleficio, ad fugiendam inquisitionem, vel justitiam animadversionis, in arenam se dare mallent. Reddi ergo eos oportet.

 

Si l'esclave fugitif se fait employer dans l’arène, il ne pourra, même en s'exposant à ce danger qui met sa vie en péril, se soustraire à la puissance de son maître. En effet l'empereur Antonin a déclaré dans rescrit que dans tous les cas les esclaves fugitifs devaient être rendus à leurs maîtres, soit avant d’avoir combattu les bêtes dans l'arène, soit après. Souvent en effet les esclaves préféreraient être employés dans l’arène pour éviter d’être recherchés ou pour éviter une condamnation à un châtiment parce qu’ils ont détourné de l’argent ou parce qu’ils ont commis quelque méfait plus grave. Ils doivent donc être rendus à leurs maîtres.  Tryphoninus, Disput. lib., I.

▪ prisonniers de guerre :

Les gladiateurs combattant lors des jeux funèbres à date ancienne étaient des prisonniers de guerre. Les prisonniers de guerre n’avaient aucun droit : le vainqueur pouvait en disposer à sa guise. On faisait généralement mettre à mort les meneurs éventuels, on vendait les autres comme esclaves et on se débarrassait des captifs invendables en les livrant aux bêtes.

C’est par exemple ce que fait Titus en octobre 70, quelques jours après la prise de Jérusalem :

Τίτος δὲ ἀπὸ τῆς ἐπὶ θαλάττῃ Καισαρείας ἀναζεύξας εἰς τὴν Φιλίππου καλουμένην Καισάρειαν ἧκε συχνόν τ' ἐν αὐτῇ χρόνον ἐπέμεινεν παντοίας θεωρίας ἐπιτελῶν καὶ πολλοὶ τῶν αἰχμαλώτων ἐνταῦθα διεφθάρησαν, οἱ μὲν θηρίοις παραβληθέντες, οἱ δὲ κατὰ πληθὺν ἀλλήλοις ἀναγκαζόμενοι χρήσασθαι πολεμίοις.

Cependant Titus quitta Césarée, la ville du littoral, pour se rendre à Césarée dite de Philippe, où il séjourna longtemps et donna des spectacles divers. Beaucoup de prisonniers périrent alors, les uns jetés aux bêtes féroces, les autres forcés à lutter en groupes les uns contre les autres, comme contre des ennemis.   Flavius Josèphe, B. J., VII, 2.

Tὴν τἀδελφοῦ γενέθλιον ἡμέραν ἐπιφανῶς ἑώρταζε, πολὺ καὶ τῆς τῶν Ἰουδαίων κολάσεως εἰς τὴν ἐκείνου τιμὴν ἀνατιθείς. Ὁ γὰρ ἀριθμὸς τῶν ἔν τε ταῖς πρὸς τὰ θηρία μάχαις καὶ τῶν καταπιμπραμένων ἔν τε ταῖς ἀλληλοκτονίαις ἀναιρουμένων πεντακοσίους ἐπὶ τοῖς δισχιλίοις ὑπερέβαλε.

Pendant son séjour dans cette ville, il fêta avec éclat l'anniversaire de la naissance de son frère et, pour lui faire honneur, fit périr dans cette fête une foule de Juifs. Le nombre de ceux qui moururent dans des luttes contre les bêtes féroces, dans les flammes ou dans des combats singuliers, dépassa deux mille cinq cents.  Flavius Josèphe, B. J., VII, 3.

Et le massacre continua ailleurs.

▪ condamnés de droit commun :

De nombreux crimes étaient punis de mort.

Summa supplicia sunt crux, crematio, decollatio. Mediocrium autem delictorum poenae sunt metallum, ludus, deportatio. Minimae relegatio, exilium, opus publicum, vincula. Sane qui ad gladium dantur, infra annum consumendi sunt.

Les supplices les plus sévères sont la croix, le feu, la décollation. Pour les crimes moins graves, les peines sont les mines, l’amphithéâtre, la déportation. Les peines inférieures sont la rélégation, l’exil, les travaux publics, les chaînes. Toutefois, ceux qui sont condamnés à la gladiature doivent succomber dans l’année.   Digeste, XLVIII, 14, 1.

Mines, amphithéâtre et déportation : des condamnations à mort à moyen terme !

La condamnation aux bêtes faisait partie des supplices possibles pour le brigandage et la piraterie :

Famosos latrones in his locis, ubi grassati sunt, furca figendos compluribus placuit, ut et conspectu deterreantur alii ab iisdem facinoribus et solacio sit cognatis et adfinibus interemptorum eodem loco poena reddita, in quo latrones homicidia fecissent : nonnulli etiam ad bestias hos damnaverunt.

De très nombreux juges ont ordonné que les brigands redoutés seraient crucifiés sur les lieux de leurs forfaits, afin que la vue de leur supplice détournât les autres de pareils crimes, et consolât les parents et les alliés des victimes par l'expiation sur les lieux mêmes où les brigands avaient commis leurs assassinats. Certains juges les ont aussi condamnés aux bêtes. Digeste, XLVIII, 28, 15.

Actores seditionis et tumultus populo concitato pro qualitate dignitatis aut in furcam tolluntur, aut bestiis objiciuntur, aut in insulam deportantur.

Les meneurs de révoltes et d’émeutes qui ont soulevé le peuple, sont, selon leur condition sociale, crucifiés, jetés aux bêtes ou déportés dans une île. Digeste, XLVIII, 38.

Le Digeste associe assez souvent la condamnation aux mines et la condamnation aux bêtes ... mort lente dans un cas, mort violente dans l’autre.

Servos in metallum, vel in opus metalli, item in ludum venatorium dari solere, nulla dubitatio est.

Il est sûr que les esclaves sont généralement condamnés aux mines ou aux ouvrages des mines et à la chasse dans l’arène.   Digeste, XLVIII, 12.

Quel est le statut du condamné aux bêtes ?

Quicumque in ludum venatorium fuerint damnati, videndum est an servi poenae efficiantur : solent enim juniores hac poena adfici : utrum ergo servi poenae isti efficiantur an retineant libertatem, videndum est ? Et magis est ut hi quoque servi efficiantur.

Il faut examiner ce point : ceux qui sont condamnés à la chasse dans l’amphithéâtre deviennent-ils par là esclaves par condamnation ? On a coutume de condamner à cette peine les plus jeunes, deviennent-ils esclaves par condamnation ou restent-ils des hommes libres ? Bien évidemment, eux aussi deviennent esclaves.Digeste, XLVIII, 8, 11.

Et si l’on manque de condamnés pour les spectacles à venir ? Certains empereurs n’hésitent pas à faire augmenter le nombre de condamnés, sous tous les prétextes :

Ἐτίθει μὲν οὖν συνεχῶς μονομαχίας ἀγῶνας· πάνυ γάρ σφισιν ἔχαιρεν, ὥστε καὶ αἰτίαν ἐπὶ τούτῳ σχεῖν· ἀπώλλυντο δὲ θηρία μὲν ἐλάχιστα ἄνθρωποι δὲ πολλοί, οἱ μὲν ἀλλήλοις μαχόμενοι οἱ δὲ καὶ ὑπ'ἐκείνων ἀναλούμενοι. Τοὺς γὰρ δούλους τούς τ'ἀπελευθέρους τοὺς ἐπί τε τοῦ Τιβερίου καὶ ἐπὶ τοῦ Γαΐου τοῖς δεσπόταις σφῶν ἐπιβουλεύσαντας, τούς τε τὴν ἄλλως συκοφαντήσαντάς τινας ἢ καὶ καταψευδομαρτυρήσαντάς τινων, δεινῶς ἐμίσει,

Claude donnait sans cesse des combats de gladiateurs, car il les aimait au point de s'être attiré le blâme à ce sujet. Fort peu de bêtes y périssaient, mais en revanche beaucoup d'hommes, les uns en combattant, les autres dévorés par les bêtes. Et donc, les esclaves et les affranchis qui, sous Tibère et sous Caius, avaient dénoncé leurs maîtres, ceux qui avaient intenté des accusations calomnieuses ou porté de faux témoignages contre des citoyens, étaient de sa part l'objet d'une haine impitoyable … Dion Cassius, LX, 13.

▪ réfractaires :

Tous les prisonniers de guerre n’acceptaient pas la gladiature : on sait par exemple que les Juifs refusaient de combattre dans l’arène, sans doute au nom du Décalogue. Sénèque propose plusieurs exemples de ces « barbares » qui ont refusé de mourir pour distraire la foule romaine, comme celle de ce Germain qui préfère se suicider plutôt que de participer au spectacle où on le conduit ; d’autres barbares préfèrent un suicide collectif au déshonneur de la gladiature. :

Iam ego istam virtutem habere tam multa exempla in ludo bestiario quam in ducibus belli civilis ostendam.  Cum adveheretur nuper inter custodias quidam ad matutinum spectaculum missus, tamquam somno premente nutaret, caput usque eo demisit donec radiis insereret, et tamdiu se in sedili suo tenuit donec cervicem circumactu rotae frangeret; eodem vehiculo quo ad poenam ferebatur effugi.

Je vais prouver que les combats de bêtes offrent autant d'exemples de courage que les guerres civiles et leurs héros. Dernièrement encore, comme on conduisait un malheureux aux jeux du matin, dans un chariot entouré de gardes, il feignit de céder au sommeil, et laissa tomber sa tête au point de l'engager dans les rayons de la roue; puis il se tint ferme sur son siège, jusqu'à ce que la révolution de cette roue lui eût brisé le cou. Ainsi le chariot même qui le conduisait au supplice servit à l'y soustraire. Sénèque, Luc., 70.

Secundo naumachiae spectaculo unus e barbaris lanceam quam in adversarios acceperat totam iugulo suo mersit. 'Quare, quare' inquit 'non omne tormentum, omne ludibrium iamdudum effugio? quare ego mortem armatus exspecto?' Tanto hoc speciosius spectaculum fuit quanto honestius mori discunt homines quam occidere. Quid ergo? quod animi perditi quoque noxiosi habent non habebunt illi quos adversus hos casus instruxit longa meditatio et magistra rerum omnium ratio?

Lors de la seconde naumachie, un Barbare se plongea dans la gorge la lance qu'il avait reçue pour combattre. « Pourquoi, disait-il, ne pas me soustraire définitivement à la souffrance et à l'outrage? pourquoi attendre la mort, quand j'ai une arme ? » Ce spectacle fut d'autant plus beau, qu'il est plus honorable d'apprendre aux hommes à mourir qu'à tuer. Alors ? ce que l’on trouve dans les âmes avilies des criminels, on ne le trouvera pas chez des hommes qu'une longue méditation et la raison, cette souveraine de toutes choses, ont fortifiés contre les événements? Sénèque, Luc., 70.

 

2. Les volontaires, auctorati, pouvaient être des affranchis, parmi lesquels sans doute beaucoup d’anciens gladiateurs esclaves ayant reçu leur affranchissement en même temps que leur summa rudis, ou des hommes libres qui aimaient la bagarre et qui se laissaient tenter par une carrière glorieuse et rémunératrice.

Quot otiosos affectatio armorum ad gladium locat ! Certe ad feras ipsas affectatione descendunt et de morsibus et de cicatricibus formosiores sibi videntur.

Combien d'oisifs le goût des armes va pousser vers la gladiature ! Ils descendent à cause de ce goût combattre les bêtes, les bêtes !, et ils se trouvent embellis par les morsures et les griffures.  Tertullien, Ad mart., V.

Il est vrai qu’avec l’Empire les guerres s’éloignent et que grâce à la Pax Romana l’effectif des soldats diminue, au moins en Italie et dans les provinces proches. Alors… ?

Nunc caput in mortem vendunt et funus arenae,

Atque hostem sibi quisque parat cum bella quiescunt.

De nos jours, on vend sa tête pour la mort et ses funérailles au sable de l’arène,

et chacun se trouve un ennemi quand les guerres s’endorment.   Manilius (début du 1er s. ap. J.-C.).

Il restait encore au garçon originaire d’Italie qui avait « envie de connaître l’aventure au quotidien » la possibilité de servir dans la garde prétorienne. Mais en 193, Septime-Sévère réserve ce corps d’élite à ses meilleurs soldats, avec des conséquences inattendues :au lieu

τῷ δὲ δὴ ἔργῳ σαφέστατα τήν τε ἡλικίαν τὴν ἐκ τῆς Ἰταλίας παραπώλεσε πρὸς λῃστείας καὶ μονομαχίας ἀντὶ τῆς πρὶν στρατείας τραπομένην..

le résultat fut, à n'en pas douter qu’il corrompit la jeunesse d'ltalie se tourna vers le brigandage et les combats de gladiateurs au lieu de servir dans l’armée.   Dion Cassius, LXXIII, 2.

C’est donc en toute liberté, sauf exception, que l’on va s’engager :

                                                        Fertur

non cogente quidem sed nec prohibente tribuno

scripturus leges et regia verba lanistae.

On dit que, sans aucune contrainte mais sans opposition du tribun,

il va accepter par contrat les lois et les ordres absolus du laniste. Juvénal, XI, 6-8

L’exception, on la trouve évidemment sous le règne de Caligula, mais l’historien reste très vague :

Πλείστους ὅσους ὁπλομαχῆσαι ἐποίησε. Καὶ γὰρ καὶ καθ´ ἕνα καὶ ἀθρόους, ὥσπερ ἐν παρατάξει τινί, ἀγωνίσασθαί σφας ἠνάγκασε, παρὰ τῆς βουλῆς δὴ τοῦτο αἰτήσας.

Caligula poussa un nombre considérable d’hommes à se faire gladiateurs. Il les obligea à combattre soit en duels soit en groupes, comme dans une bataille rangée, ce dont il avait cette fois demandé l'autorisation au sénat. Dion Cassius, LIX, 10.

Il va de soi que ces hommes libres appartenaient aux catégories sociales les plus défavorisées, l’amphithéâtre étant un moyen d’échapper à la misère..

. . .] Eutrapelus cuicumque nocere volebat

vestimenta dabat pretiosa; beatus enim iam

cum pulchris tunicis sumet nova consilia et spes,

dormiet in lucem, scorto postponet honestum

officium, nummos alienos pascet, ad imum

Thraex erit aut holitoris aget mercede caballum.

Quand Eutrapèle voulait se débarrasser de quelqu'un,

il lui donnait des habits de valeur. L’heureux homme

dans ces belles tuniques va concevoir de grands projets pleins d’espoirs,

faire des grasses matinées, remettre à plus tard les activités

sérieuses pour une prostituée, vivre d’emprunts. Et pour finir,

le voilà gladiateur thrace. Sinon il conduira au marché la rosse d'un jardinier.   Horace Ep., I, 18.

 

Pour les membres de l’ordre équestre, paraître dans l’arène constituait une véritable dérogeance : Caligula, fort de l’accord du sénat,

τῶν ἱππέων ἓξ καὶ εἴκοσι, τοὺς μὲν τὰς οὐσίας κατεδηδοκότας, τοὺς δὲ καὶ ἄλλως ὁπλομαχίαν ἠσκηκότας

il fit mettre à mort dans l’arène vingt-six chevaliers, les uns parce qu’ils avaient dilapidé leur fortune, les autres parce qu’ils avaient déjà combattu comme gladiateurs. Dion Cassius, LIX, 10.

Comprenons que Caligula les a forcés à se produire dans des combats sine missione, sans possibilité d’être graciés.

Juvénal, fustigeant les mœurs de l’époque de Néron, nous présente dans deux de ses Satires  (II, 143-148 et VIII, 199-210) un de ces nobles qui se produit comme rétiaire et donc, circonstance aggravante, à visage découvert (nec galea faciem abscondit).

Vicit et hoc monstrum tunicati fuscina Gracchi,

lustravitque fuga mediam gladiator harenam

et Capitolinis generosior et Marcellis

et Catuli Paulique minoribus et Fabiis et

omnibus ad podium spectantibus, his licet ipsum

admoveas cuius tunc munere retia misit.

Prodige plus fort encore : le trident de Gracchus en tunique.

Gladiateur, il a parcouru en fuyant le centre de l’arène,

lui qui était plus noble que les Capitolinus, que les Marcellus,

que les descendants de Catulus et de Paulus, que les Fabius

et tous ceux qui le regardaient du tour de la piste, on peut même

leur ajouter celui qui donnait les jeux (Néron) dans lesquels Gracchus lança le filet.

 

Le serment

Les nouveaux engagés prêtent serment :

in verba Eumolpi sacramentum iuravimus : uri, vinciri, verberari ferroque necari, et quicquid aliud Eumolpus iussisset. Tanquam legitimi gladiatores domino corpora animasque religiosissime addicimus.

Répétant les mots d’Eumolpe, nous jurâmes de nous laisser brûler, enchaîner, bâtonner et tuer par le fer, et de faire tout ce qu'il pourrait nous ordonner. Comme les gladiateurs légalement engagés, par ce serment sacré, nous nous remettons corps et âme à notre maître. Pétrone, Satiricon, 117.

 

Horace et Sénèque donnent à peu près la même formulation :

quid refert, uri virgis ferroque necari

auctoratus eas …

Qu'importe si pour être brûlé par le fouet ou tué par le fer

tu vas t’engager comme gladiateur …  Horace, Sat. II, VII.

Ea[. . . ] auctoramenti verba sunt: 'uri, vinciri ferroque necari'.

Tels sont les mots de l’engagement dans la gladiature : être brûlé, enchaîné, tué par le fer.

Ab illis qui manus harenae locant et edunt ac bibunt quae per sanguinem reddant cavetur ut ista vel inviti patiantur.

De ceux qui louent leurs bras pour l'arène, qui mangent et boivent pour avoir plus de sang à donner, on exige qu'ils supportent tout cela …  Sénèque, Luc., 37.

Les nouveaux engagés doivent en effet se soumettre à l’épreuve du fouet pour prouver leur endurance et leur aptitude à supporter la souffrance sans mot dire et sans réagir :

proximo munere inter novos auctoratos ferulis vapulare placet.

lors du prochain spectacle, il est décidé qu’il sera battu à coups de fouet parmi les nouveaux engagés.  Sénèque, Apoc., 9.

Par la suite, les gladiateurs qui manquent d’ardeur au combat subiront eux aussi au milieu de l’arène la honte d’être fouettés :

Vnus alicuius flaturae fuit Thraex, qui et ipse ad dictata pugnavit. Ad summam, omnes postea secti sunt ; adeo de magna turba " Adhibete " acceperant.

Le seul à avoir quelque trempe était le Thrace, mais, lui aussi, combattit comme à l'école. Bref tous, après cela, furent fouettés, tant la foule avait crié : « Rossez-les. »  Pétrone, Satiricon.

 

Une carrière

Le novice, tiro, s’exerce contre un mannequin de paille ou un poteau palus avec une rudis, sorte de fleuret en bois. Deux dessins de Pompéi accompagnés d’inscriptions conservent le souvenir de débutants très prometteurs :

Spiculus Ner V     Aptonetus  P

tiro               libr XVI      

Spiculus, de l’école néronienne, débutant, vainqueur ; Aptonetus, affranchi, 16 victoires, tué.

CIL 4, 1474

 

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M(arcus) Attilius T(iro) V(icit)

Hilarus Ner(onianus) (victoriarum) XIV Ɔ XIII

M(issus)

Marcus Attilius, débutant, vainqueur ; Hilarus le néronien, 14 combats, 13 couronnes, grâcié.

Hoplomaques ou Samnites ?

Le Ɔ inversé sert d’abréviation à coronarum.

 

D M | Macedoni Thr(aeci) tiro(ni) | Alexandrin(o) | ben(e) mer(enti) fec(it)| armatura Thraecum | universa

vix(it) ann(is) XX | men(sibus) VIII dieb(us) XII

Pour Macedon le thrace, débutant, originaire d’Alexandrie, qui l’a bien mérité, toute l’équipe des thraces a fait élever ce monument.

Il a vécu 20 ans, 8 mois et 12 jours.

CIL VI, 10197.

 

Ensuite, après ses débuts dans l’arène, le gladiateur montait en grade : d’abord secunda rudis, il devenait ensuite prima rudis, ou primus palus :

D M Paeraegrino myrmilloni

Prisca coiux primo palo bene meren(ti)

A Péréginus le mirmillon. Sa femme pour un 1ère classe qui l’avait bien mérité.   ILS, 5100.

 

Commode, selon Lampridius, tenait au titre de palus primus ou en grec πρωτόπαλος (Dion Cassius).

 

et enfin summa rudis

D M Fl(avus) Sigerus

summa rudis

vixit annis LX Fortunata coniugi b(ene) m(erenti) fecit.

Flavus Sigerus, classe exceptionnelle. Il a vécu 60 ans.

Fortunata a fait élever ce monument à son mari qui l’avait bien mérité.   ILS, 5132.

 

avant de passer veteranus.

diis manibus M. Ulpi Felicis mirmillonis veterani vixit ann XXXXV natione Tunger Ulpia Syntyche liberta coniugi suo dulcissimo bene merenti et Iustus filius fecerunt

Aux dieux mânes de Marcus Ulpius Felix, mirmillon vétéran. Il a vécu 45 ans, originaire du peuple Tongre. L’affranchie Ulpia Syntychè à son très doux mari qui le méritait bien et son fils Justus ont fait élever ce monument.   CIL VI, 10177.

diis manibus | M Antonio Nigro | veterano Thraeci | qui vix(it) ann(os) XXXVIII | pugnavit XVIII | Flavia Diogenis | coniugi suo bene merenti | de suo fecit

Marcus Antonius Niger, thrace vétéran, qui a vécu 38 ans et combattu 17 fois. Flavia, fille de Diogène, a fait élever ce monument à ses frais pour son mari qui le méritait bien.   CIL VI, 10193.

 

3. Et les gladiatrices ?    Il est bien difficile de faire la part des choses !

Et tout d’abord précisons que le mot « gladiatrice » n’a pas d’équivalent en latin. Ludia signifie « femme ou maîtresse d’un gladiateur », tout comme on appelle « boulangère » ou « bouchère » l’épouse du boulanger ou du boucher :

Hippia quid vidit, propter quod ludia dici

Sustinuit? Nam Sergiolus jam radere guttur

Coeperat

Qu’a vu Hippia pour accepter d’être appelée « la gladiatrice » ?

Elle a vu Sergiolus, un gladiateur sur le retour.  Juvénal, Satire VI, 104-106.

Dion Cassius et Tacite rapportent que Néron a fait descendre des femmes dans l’arène, mais il s’agit de toute évidence d’un événement exceptionnel avec des femmes de la noblesse ou de la grande bourgeoisie, pas de professionnelles :

Ἐκεῖνο δὲ δὴ καὶ αἴσχιστον καὶ δεινότατον ἅμα ἐγένετο, ὅτι καὶ ἄνδρες καὶ γυναῖκες οὐχ ὅπως τοῦ ἱππικοῦ ἀλλὰ καὶ τοῦ βουλευτικοῦ ἀξιώματος ἐς τὴν ὀρχήστραν καὶ ἐς τὸν ἱππόδρομον τό τε θέατρον τὸ κυνηγετικὸν ἐσῆλθον ὥσπερ οἱ ἀτιμότατοι, καὶ ηὔλησάν τινες αὐτῶν καὶ ὠρχήσαντο τραγῳδίας τε καὶ κωμῳδίας ὑπεκρίναντο καὶ ἐκιθαρῴδησαν, ἵππους τε ἤλασαν καὶ θηρία ἀπέκτειναν καὶ ἐμονομάχησαν, οἱ μὲν ἐθελονταὶ οἱ δὲ καὶ πάνυ ἄκοντες.

[en 59 ap. J.-C.]. Autre spectacle, honteux et cruel à la fois : des hommes et des femmes, non seulement de l'ordre équestre, mais aussi de l'ordre sénatorial, se produisirent sur la scène, dans le cirque, dans l'amphithéâtre, comme les hommes frappés d’infâmie. Certains jouèrent de la flûte, dansèrent, jouèrent la tragédie et la comédie, jouèrent de la lyre, conduisirent des chevaux, tuèrent des bêtes et se battirent comme gladiateurs, les uns de leur plein gré, les autres tout à fait contre leur volonté. Dion Cassius, LXI, 17.

Spectacula gladiatorum idem annus habuit pari magnificentia ac priora; sed feminarum inlustrium senatorumque plures per arenam foedati sunt.

[en 63 ap. J.-C.] Cette même année, il donna des spectacles de gladiateurs aussi magnifiques que les précédents ; mais trop de sénateurs et de femmes distinguées se déshonorèrent dans l'arène.

Tacite, Annales, XV, 32.

 

C’est à cette époque que Pétrone place quelque part du côté de Pompéi une prestation de femme essédaire.

 

J’insiste, les auteurs ne disent pas : « sous le règne de Néron, des gladiatrices se produisaient régulièrement » !!!

Par contre Juvénal, quarante ans plus tard, nous décrit des femmes qui suivent un entraînement de gladiateur, pas nécessairement entraînement des gladiateurs avec les gladiateurs. Mais Juvénal est un humoriste, un caricaturiste, il grossit les traits, il généralise. Et il nous présente des femmes de la bonne société qui pratiquent les armes comme un loisir, pas à titre professionnel :

. . . ] Vel quis non vidit vulnera pali,

Quem cavat assiduis sudibus, scutoque lacessit,

Atque omnes implet numeros? dignissima prorsus

Florali matrona tuba, nisi si quid in illo

Pectore plus agitat, veraeque paratur arenae.

Qui n’a pas vu les entailles dans le poteau ?

Elle le creuse à coups d’estoc, l’assaille à coups de bouclier.

Elle accomplit tous les exercices. La dame est parfaitement digne

de la trompette des jeux Floraux, à moins qu’elle ne mûrisse

dans son cœur plus haute ambition : descendre dans une véritable arène.  Satire VI, 247-251.

Et Juvénal poursuit, décrivant la femme casquée et énumérant sa panoplie. Mais il confirme bien que combattre réellement dans l’amphithéâtre n’est pour une femme qu’un rêve secret, si toutefois elle fait ce rêve !

 

Ce rêve aurait-il été réalisé par la dame dont parle Juvénal (ou par sa mère !) lors de l’inauguration du Colisée où l’on a vu des femmes dans l’arène ? Malgré les apparences, il semble bien que non :

Belliger invictis quod Mars tibi servit in armis,

     non satis est, Caesar, servit et ipsa Venus.

Mars le belliqueux aux armes invaincues s’est mis à ton service,

César, mais ça ne suffit pas : à ton service on a vu Vénus en personne.

Et Martial poursuit :

Prostratum vasta Nemees in valle leonem

     nobile et Herculeum Fama canebat opus.

Prisca fides taceat: nam post tua munera, Caesar,

     hoc iam femineo Marte fatemur agi.

Le lion abattu dans la vaste vallée de Némée :

exploit célèbre d’Hercule que chantait la Renommée.

La légende ancienne peut se taire : après les jeux que tu as donnés, César,

il faut bien avouer que cet exploit a été accompli par un Mars féminin !   Martial, Spect., 6a et 6b.

D’abord, ces dames n’étaient pas des gladiatrices mais des bestiariae, si je peux me permettre ces barbarismes ! Elles combattent contre des animaux, pas entre elles ou contre des adversaires masculins. C’est ce que confirme Dion Cassius :

ἄλλα τε ἐς ἐνακισχίλια καὶ βοτὰ καὶ θηρία ἀπεσφάγη, καὶ αὐτὰ καὶ γυναῖκες, οὐ μέντοι ἐπιφανεῖς, συγκατειργάσαντο

d'autres animaux, tant domestiques que sauvages, au nombre d'environ neuf mille, furent égorgés. Et même des femmes, de basse condition il est vrai, participèrent à la tuerie. Dion Cassius, LXVI, 25.

Titus a voulu des festivités exceptionnelles : il exhibe des animaux exceptionnels en nombre exceptionnel et des bestiaires exceptionnelles ! Et une inauguration, même si elle dure cent jours, n’est quand même qu’un événement exceptionnel.

 

Quelques années plus tard, il est vrai, on revoit des femmes dans l’arène :

ἔστιν ὅτε καὶ νάνους καὶ γυναῖκας συνέβαλλε

Domitien présenta dans l’arène même des nains et des femmes   Dion Cassius, LXVII, 8.

Dion Cassius n’en dit pas plus. Dommage, on aimerait savoir quelle était la spécialité de ces femmes. Mais, surtout, le contexte laisse penser qu’il s’agit de … curiosités, d’attractions destinées à amuser le public entre deux « vrais » combats, avec de « véritables » combattants « à prendre au sérieux », comme aurait sûrement dit Masculus en servant à boire aux caudati comme lui dans son bistrot de Pompéi.

On aimait en effet présenter des combattants inattendus, exotiques, parfois liés à l’actualité du moment. Ainsi en 47, Claude présente des Bretons qui combattaient en char :

Ὅτι κατὰ τὴν ὁπλομαχίαν πολλοὶ καὶ τῶν ξένων ἀπελευθέρων καὶ οἱ αἰχμάλωτοι οἱ Βρεττανοὶ ἐμαχέσαντο· καὶ πολλοὺς ὅσους καὶ ἐν τούτῳ τῷ εἴδει τῆς θέας ἀνήλισκε, καὶ ἐπ'αὐτῷ ἐσεμνύνετο.

Dans le combat de gladiateurs, on mit aux prises plusieurs affranchis étrangers et les captifs bretons; un grand nombre périrent dans cette sorte de spectacle, et Claude s'en fit gloire.   Dion Cassius, LX, 30.

En 66, quand Néron reçoit le roi parthe Tiridate à Pouzzoles, il présente une chasse conduite par des Africains :

ἐν μιᾷ ἡμέρᾳ μηδένα ἄλλον πλὴν Αἰθιόπων καὶ ἀνδρῶν καὶ γυναικῶν καὶ παίδων ἐς τὸ θέατρον ἐσελθεῖν.

pendant tout un jour, on ne vit paraître dans l’arène que des hommes, des femmes et des enfants d'Afrique noire.  Dion Cassius, LXIII, 3.

 

Enfin, en 200, sous le règne de Septime-Sévère :

καὶ γυναῖκες δὲ ἐν τῷ ἀγῶνι τούτῳ ἀγρώτατα ἁμιλλώμεναι ἐμαχέσαντο, ὥστε καὶ ἐς τὰς ἄλλας πάνυ ἐπιφανεῖς ἀπ’αὐτῶν ἀποσκώπεσθαι· καὶ διὰ τοῦτ’ἐκωλύθη μηκέτι μηδεμίαν γυναῖκα μηδαμόθεν μονομαχεῖν.

Des femmes participèrent à ces jeux et luttèrent avec la plus grande férocité, si bien les moqueries atteignirent aussi d’autres femmes tout à fait distinguées. C’est pourquoi il fut désormais interdit à toute femme, quelle que soit son origine, de participer à des combats de gladiateurs.   Dion Cassius, LXXVI, 16.

Si l’ardeur au combat de ces gladiatrices suscite l’hilarité du public plutôt que son admiration, c’est sans doute que ce genre de spectacle ne devait pas être habituel.

 

Hélas ou heureusement, les « gladiatrices » relèvent de l’anecdote … ou du fantasme plutôt que de la réalité !

 


Armaturae

 

Ignominiam indicat gladiator cum inferiore componi, et scit

eum sine gloria vinci qui sine periculo vincitur.

Le gladiateur dénonce comme une infamie le fait d’être opposé à plus faible que lui, et il le sait :

à vaincre sans péril, on triomphe sans gloire.

Sénèque, Sur la providence, III, 4.

 

Les gladiateurs à pied

Les gladiateurs à pied présents dans les inscriptions pompéiennes appartiennent aux trois grandes catégories connues partout ailleurs. Il faut bien avouer que distinguer les différentes sous-catégories n’a rien d’évident ni même d’absolu. Les définitions et les noms ont varié avec les époques.

 

Sous la République, on connaît trois « armements » : les Samnites (Samnites), les Gaulois (Galli) et les Thraces (Thraeces), ainsi désignés parce que leur armement évoquait l’armement de ces trois peuples. Il est possible qu’à l’origine on ait employé comme gladiateurs des prisonniers de guerre qui combattaient avec les armes de leurs nations, mais rien ne prouve, du moins à la fin de la République, que les gladiateurs dits Samnites, Gaulois ou Thraces fussent originaires de Campanie, de Gaule ou de Thrace. Ces mots ne désignent plus qu’un type d’armement et d’ailleurs disparaissent sous l’Empire. Les différents armements survivent sous d’autres noms selon leurs variantes.

 

A partir de l’époque d’Auguste ou de Tibère, on classe les gladiateurs à pied selon la forme et la taille de leur bouclier : parmularii au petit bouclier rond, scutarii au grand bouclier rectangulaire.

On peut les classer aussi selon qu’ils sont légèrement ou pesamment armés. Les principaux gladiateurs légèrement armés sont les poursuivants (secutores) et les attaquants (provocatores). Les principaux gladiateurs lourdement armés sont les mirmillons, les thraces et les hoplomaques.

 

·        les  retiarii, « rétiaires », forment une catégorie à part.

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Vêtus d’un caleçon (subligaculum), ils sont armés d’un trident (fascina) et d’un filet (rete, iaculum) dans lequel ils doivent envelopper leurs adversaires et dont ils tirent leur nom. Ils n’ont pour défense qu’un galerus, (au sens propre « bonnet de cuir »), pièce de cuir ou de métal qui couvre partiellement leur côté gauche et un large ceinturon, balteus.

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mirmillon contre rétiaire

Retiarius ab armaturae genere. In gladiatorio ludo contra alterum pugnantem ferebat occulte rete, quod iaculum appellatur, ut adversarium cuspide insistente operiret, inplicitumque viribus superaret. Quae armatura pugnabat Neptuno tridentis causa.

Le rétiaire tire son nom de son armement. Dans les spectacles de gladiateur, opposé à un autre combattant, il portait son filet replié puis cherchait à en recouvrir son adversaire en le menaçant de son trident et gagnait le combat quand il l’avait enveloppé en déployant ses forces. Cette spécialité combattait en l’honneur de Neptune à cause de son trident. Isidore de Séville, Etymologies, 18, 54.

 

Les rétiaires ne combattent jamais entre eux. Ils affrontent, seuls ou en groupe, des mirmillons ou des thraces.

 

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rétiaire contre secutor

 

Je mentionne pour mémoire l’improbable laquearius, vêtu comme le rétiaire mais armé d’une sorte de lasso lesté avec lequel il entravait ses adversaires :

Laqueariorum pugna erat fugientes in ludo homines iniecto laqueo inpeditos consecutosque prostrare amictos umbone pellicio. La technique de bataille des laquearii consistait, lorsque des hommes s’enfuyaient pendant le combat à les entraver en leur lançant un lasso, à les rattraper et à les jeter à terre et à les maintenir grâce à un bouclier de peau. Isidore de Séville, Etymologies, 18, 56.

Pour ma part, je pense que ces laquearii étaient de simples garçons de piste chargés d’immobiliser les fuyards : d’après Isidore de Séville, ils ne portaient pas d’arme offensive qui leur aurait permis de tuer un adversaire.

 

Les autres gladiateurs à pied se répartissent en parmularii et scutarii, les « petits boucliers ronds » et les « grands boucliers allongés ». Selon Isidore de Séville le scutum, le grand bouclier, aurait été d’abord en usage dans la cavalerie : Clypeus autem peditum est, scutus equitum.

 

·        les parmularii sont les descendants des Thraces :

sous l’Empire, il existe encore des thraces, thr(a)eces, armés d’un sabre courbe (sica), d’un petit bouclier rond, peut-être parfois presque carré (parma),

Haec, quae saepe solet vinci, quae vincere raro,

     Parma tibi, scutum pumilionis erit.

En général souvent vaincu, rarement victorieux,

Pour toi, c’est un petit bouclier, ce serait un grand bouclier de nain. Martial, XIV, 213.

de jambières (ocreae) protégeant un peu au-dessus du genou sur les deux jambes ; ils portent souvent des bandes de cuir (fasciae) sur les bras et sur les jambes. Le thrace combattait courbé en deux ou agenouillé derrière son bouclier, attendant l’attaque de son adversaire.

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ocreae

Plutôt qu’un sabre, la sica se présentait comme une dague recourbée semblable à une faux retournée (falx supina) selon Juvénal ou en forme de « défense de sanglier » selon Pline et servait à porter dans l’abdomen de l’adversaire un coup de bas en haut. C’était l’arme traditionnelle des brigands et des assassins, les sicarii.

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thraex : Severu(s) l(ibertus) XIII (victoriarum)

 

A ce groupe se rattache le provocator, « attaquant ». Selon certaines sources, il devrait son nom au fait qu’il livrait les premiers combats de l’après-midi ( ?) ou selon d’autres, provocator aurait désigné le tiro ayant obtenu son premier grade dans la hiérarchie de la gladiature. On ne sait pratiquement rien de sûr concernant les provocators, je déduis d’une phrase de Cicéron qu’ils devaient à son époque être opposés aux samnites et donc porter un bouclier léger. Selon d’autres, ils auraient été armés du scutum comme les légionnaires.

et sortito alios Samnitis alios provocatores fecerit

et en faire au hasard des Samnites ou des « attaquants ». Cicéron, Pro Sextio, 64.

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provacator ?

 

·        les scutarii, descendants des Samnites et des Gaulois, que l’on reconnaît à leur grand bouclier rectangulaire, et à leur casque souvent fermé par des ailes (pinnae).

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Corpore vesco, sed eximiis viribus Tritanum, in gladiatorio ludo Samnitium armatura celebrem, filiumque eius militem Magni Pompei et rectos et traversos cancellatim toto corpore habuisse nervos, in brachiis etiam manibusque, auctor est Varro prodigiosa virium relatione atque etiam hostem ab eo ex provocatione dimicante inermi uno digito superatum et postremo correptum in castra tralatum.

Tritannus, un maigre, célèbre parmi les gladiateurs qui portaient l'armure des Samnites, avait une force extraordinaire. Son fils, soldat du grand Pompée, avait les nerfs disposés comme un grillage, en long et en travers, dans tout le corps, même aux bras et aux mains ; c'est du moins ce que rapporte Varron, citant des exemples de force prodigieuse. Il dit même que le fils, combattant contre un ennemi qui l'avait provoqué, le vainquit sans armes avec un seul doigt et enfin le saisit et l'emporta dans le camp. Pline, Histoire naturelle, VII, 19.

 

Ils se répartissent en trois sous-catégories :

q       murmillones ou mirmillones, « mirmillons », descendants des Gaulois :

Retiario pugnanti adversus murmillonem cantatur : « non te peto, piscem peto. Quid me fugis, Galle ? »  quia murmillonicum genus armaturae est [murmillonica scuta dicebant cum quibus de muro pugnabant. Erant siquidem ad hoc ipsum apta.] ipsique murmillones ante Galli appellabantur ; in quorum galeis piscis effigies inerat.

Lorsque le rétiaire combat le mirmillon, on chante : « Ce n'est pas toi que je veux; je veux le poisson ; pourquoi me fuis-tu, Gaulois? » parce que le murmillonicum est une sorte d'armure [on appelait scuta murmillonica les boucliers avec lesquels on combattait au pied des remparts, ils avaient été conçus à cet effet], et qu'autrefois on appelait murmillones les Gaulois qui portaient l'image d'un poisson sur leur casque. Festus, 358, 8 et Pseudo-Festus 131, 5.

L’origine du mot demeure pourtant obscure. Appelés Galli au 1er s. av. J.-C., les mirmillons portent le casque gaulois, orné d’une

crête en forme de poisson (« mura »). Seul leur bras droit est protégé, ainsi que, parfois, leur jambe gauche :

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murmillo

Selon certains auteurs, il aurait existé une catégorie particulière de gladiateurs spécialisés dans le combat contre les rétiaires : les contra retiarii, qui auraient été munis à la main gauche « d’une sorte de gaffe terminée par une lame en forme de croissant ». Je pense plutôt à une variante dans l’équipement des mirmillons (voyez ci-dessous les épitaphes des mirmillons).

 

q      contraretes « contre-filet » ou mieux « contre-rétiaires » (au sing. contrarete). Sans doute des mirmillons très spécialisés dans les duels contre les rétiaires :

D M Lyco 1ib(eratus) mur(millo) scaev(a) pugna(rum) IIII  fec(it) Longinas lib(eratus) contrarete fratri b(ene m(erenti)

Lyco, mirmillon libéré, gaucher, 4 victoires. Longinas, contre-rétiaire libéré, a fait élever ce monument à son frère qui l’avait bien mérité.   CIL VI, 10180.

L’empereur Commode était lui aussi gaucher. Sa titulature laisse penser que cette particularité était considérée plutôt comme un inconvénient que comme un avantage.

 

q       (h)oplomachi « hoplomaques », dits encore « cataphractaires », descendants des Samnites. Ils « combattent avec des armes pesantes », lourd bouclier rectangulaire et épée longue (spatha). Seule leur jambe gauche est protégée par une ocrea qui s’arrête sous le genou. Ils portent un casque à aigrette. Notons qu’en grec « gladiateur » se dit ὁπλόμαχος ou μονόμαχος. Leur adversaire habituel est le thrace.

 

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samnis / hoplomachus

CIL IV, 8055a

q       secutores (« poursuivants, chasseurs »), descendants des Samnites, variante des hoplomaques. Adversaires traditionnels des rétiaires, tout comme les mirmillons, ils s’affrontaient également entre eux.

Ils portaient un casque sans arête, avec ou sans visière, pour offrir moins de prise au filet du rétiaire, un bouclier long et une jambière à la jambe gauche. C’est la catégorie à laquelle appartenait l’empereur Commode. Le secutor doit son nom au fait qu’il poursuivait dans sa fuite autour de l’arène le rétiaire qui avait manqué son coup en jetant son filet et qui essayait de le ramasser.

Secutor ab insequendo retiarium dictus… Haec armatura sacrata erat Vulcano. Ignis enim semper insequitur, ideoque cum retiario componebatur, quia ignis et aqua semper inter se inimica sunt. « poursuivant » vient du fait qu’il poursuivait le rétiaire… Cette catégorie de gladiateurs était consacrée à Vulcain : le feu la poursuit donc toujours, c’est pourquoi elle était opposée au rétiaire, puisque le feu et l’eau s’affrontent perpétuellement. Isidore de Séville, Etymologies, 18, 55.

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issue tragique d’un combat entre deux « secutors »

·        inclassables

q       suppositicii ou tertiarii  Ces deux mots sont mal définis : ces « remplaçants » prennent peut-être la place d’un gladiateur trop vite vaincu, blessé ou tué pour que le vainqueur puisse prétendre à une victoire honorable et surtout pour que le public soit satisfait du spectacle. Ils remplacent peut-être aussi une star indisponible ou le vaincu lors des munera sine missione les combats sans quartier où tous doivent mourir.

Hermes subpositicius sibi ipse,

Hermès ne peut avoir de remplaçant que lui-même… Martial, V, 24.

 

q       velites (au sg. veles) :

Velitum pugna erat ut ultro citroque tela obiectarent. Erat enim eorum varia pugna et spectantibus gratior quam reliqua: velites autem nuncupatos sive a volitatione, sive a civitate Etruscorum quae Veles vocabatur.

L’art de combattre des vélites consistait à lancer des javelots de tous les côtés. Cette façon de combattre était variée et plus agréable que les autres aux yeux des spectateurs. Ils tirent leur nom soit de cette « voltige », soit de celui de la cité étrusque qui s’appelait Veles. Isidore de Séville, XVII, 57.

Valère Maxime explique l’origine militaire de ces combattants de l’arène :

Velitum usus eo bello primum repertus est, quo Capuam Fuluius Flaccus imperator obsedit: nam cum equitatui Campanorum crebris excursionibus equites nostri, quia numero pauciores erant, resistere non possent, Q. Nauius centurio e peditibus lectos expediti corporis breuibus et incuruis septenis armatos hastis, paruo tegumine munitos, ueloci saltu iungere se equitantibus et rursus celeri motu delabi instituit, quo facilius equestri proelio subiecti pedites uiros pariter atque equos hostium telis incesserent.

L'emploi des vélites fut imaginé au cours de la guerre où l'on fit le siège de Capoue, sous le commandement de Fulvius Flaccus. Comme nos cavaliers, à cause de leur infériorité numérique, ne pouvaient résister à la cavalerie des Campaniens dans les fréquentes sorties qu'elle faisait, le centurion Q. Navius choisit dans l'infanterie les hommes les plus agiles, leur donna pour armes sept javelots courts au fer recourbé, pour défense un petit bouclier et leur apprit à sauter rapidement en croupe derrière les cavaliers, puis à descendre de cheval avec la même promptitude, afin que ces fantassins, combattant à pied dans un combat de cavalerie, eussent plus de facilité pour cribler de traits les hommes et les chevaux des ennemis.  Valère Maxime, II, 3.

 

q       dimachaeri  Rarement mentionnés, les dimachaeri (μάχαιρα: « le couteau de boucher, le sabre ») par définition combattaient avec une arme dans chaque main. On ne sait pas s’il s’agissait d’une forme particulière de combat où le secutor aurait été armé d’une dague à la main gauche ou plutôt d’une sorte d’attraction pendant les entractes.

DM et memoriae aeternae Hylatis dymachero sive assidario p(ugnarum) VII rudi I, Ermais coniux coniugi karissimo p(onendum) c(uravit) et s(ub) as(cia) d(edicavit)

Aux dieux mânes et à la mémoire pour toujours d’Hylas, dymachère (sic) ou assédaire (sic), 7 combats, 1er grade. Hermaïs sa femme pour son mari bien aimé a fait élever ce monument et l’a consacré aussitôt.   CIL XIII, 1997, à Lyon.

Cette inscription (à l’orthographe approximative) présente cet Hylas comme polyvalent. Essédaire (ci-dessous, « gladiateurs à cheval ») était une spécialité à part entière, mais néanmoins marginale.

 

q       andabatae  Ils auraient porté une armure très lourde et très complète, mais dont le casque n’aurait été percé d’aucune ouverture au niveau des yeux. Ils en étaient donc réduits à interpréter les bruits de l’arène et les cris du public pour essayer de frapper leur adversaire. Inconnus dans les inscriptions, ils n’étaient sans doute rien de plus qu’une attraction … je n’ose pas écrire « comique » et sans grand intérêt aux yeux du public … et des auteurs !

Faut-il chercher leur origine chez les Etrusques ?

Un homme masqué au chapeau pointu et à la longue barbe, désigné du nom de Phersu, a lancé un grand chien de couleur 00002.jpgsombre, qu'il tient au bout d'une longue laisse, contre un homme à demi-nu dans la cuisse duquel l'animal en furie a planté ses crocs. L'homme ainsi assailli tente désespérément de se défendre avec une massue. Mais il doit le faire à l'aveuglette sans pouvoir viser car on lui a passé sur la tête une espèce de cagoule qui l'empêche de voir quoi que ce soit. Aussi frappe-t-il autour de soi comme un forcené dans l'espoir de pouvoir tuer par un coup heureux son insaisissable et infatigable tortionnaire. Il saigne déjà abondamment par ses plaies béantes. En outre la chance qu'on lui a donnée de se défendre peut se retourner contre lui car sa massue peut à tout instant se prendre dans la laisse où il s'est déjà empêtré les pieds. A ce moment-là il serait livré sans défense à la bête déchaînée.

Ce cruel jeu funèbre ne laisse aucune place à l'espoir. Inévitablement ce sacrifice pour le défunt connaîtra une fin sanglante. Spectacle donné à l'occasion d'une cérémonie en l'honneur d'un défunt, il rappelle en même temps aux vivants qu'ils ne peuvent échapper à la mort. Werner Keller, Les Étrusques, Fayard, 1976

 

q      sagitattarii Les « archers », sauf erreur, ne combattaient que les bêtes.

 

q       scissores « trancheurs ». Ce mot n’apparaît guère que dans une inscription qui détaille une troupe de gladiateurs (CIL 9, 466).

 

q       paegnarii Le mot grec παίγνιον évoque quelque chose d’enfantin, jeu ou activité sans prétention, faire l’enfant. Ils semblent avoir occupé les entractes, mais on n’en sait guère plus ! D’où une quantité d’hypothèses que rien ne vient confirmer :

·              clowns parodiant les gladiateurs avec des armes de bois ?

·              combattants armés de fouets ?

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·              gladiateurs nains comme le pensent certains auteurs d’après une phrase de Dion Cassius ?

·              vieillards ?

Remotoque ordinario apparatu tabidas feras, vilissimos senioque confectos gladiatores, [proque] paegniariis patres familiarum notos in bonam partem sed insignis debilitate aliqua corporis subiciebat.

Loin des combats habituels, il présentait des bêtes de réforme, des gladiateurs à bas prix ou accablés de vieillesse et même comme paegnarii des pères de famille honorablement connus mais affligés de quelque infirmité.  Suétone, Caligula, 26.

Secundo pegni|ario ludi magn[i] | bene merenti | qui vixit annis XCVIIII mensibu[s] | VIII diebus XVIII | familia l m  fece[runt].

A Secundus, paegnarius de la Grande Ecole, qui le méritait bien. Il a vécu 99 ans, 8 mois et 18 jours. Monument élevé par la troupe de la Grande Ecole. CIL VI, 10168.

·              garçons de piste armés d’un fouet qui intervenaient pendant les combats avec les animaux … ou pour assurer le bon déroulement des combats entre hommes ?

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Quel rapport dans tous les cas avec « quelque chose d’enfantin » ? Je ne sais pas … Les garçons de piste des arènes espagnoles sont bien appelés monosabios, « les singes savants », évidemment pas à cause de leur comportement, mais à cause de leur costume qui évoquait, il y a plus de 150 ans, celui des singes dressés d’un cirque !

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Les gladiateurs à cheval

Beaucoup d’inscriptions de Pompéi concernent les essedarii qui combattaient sur des chars de guerre, essedum, à la façon des Bretons. On a vu des essedariae, femmes gladiateurs (-trices ?).

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Ils avaient sans doute fait leur apparition en Italie à la suite du débarquement de César en Bretagne :

Καὶ αὐτοῖς ἀπαντήσαντες οἱ Ῥωμαῖοι, τὸ μὲν πρῶτον ἐταράχθησαν τῇ τῶν ἁρμάτων σφῶν προσμίξει· ἔπειτα δὲ διιστάμενοι, καὶ ἐκεῖνά τε παρεξιέντες, καὶ τοὺς παραθέοντας ἐς τὰ πλάγια βάλλοντες, ἀνίσωσαν τὴν μάχην.

Les Romains allèrent à leur rencontre et furent d'abord mis en désordre par le choc des chars ; mais bientôt ils ouvrirent leurs lignes pour laisser à ces chars un libre passage, frappèrent en flanc l'ennemi qui passait devant eux et rendirent la victoire incertaine.  Dion Cassius, XXXIX, 2.

 

Connus à l’époque de Caligula, ils avaient été remis à la mode lors de l’expédition de Claude.

 

On ne trouve aucune représentation d’essédaire à Pompéi. Par contre, la frise du tombeau de Scaurus (CIL 4, 1182) nous montre des equites, « cavaliers », qui ne sont mentionnés dans aucune inscription relevée à Pompéi. Il est donc permis de se demander si les essedarii de Pompéi ne sont pas simplement des cavaliers.

De ludo equestri. Genera gladiatorum plura, quorum primus ludus equestrium. Duo enim equites praecedentibus prius signis militaribus, unus a parte orientis, alter ab occidentis procedebant in equis albis cum aureis galeis, minoribus et habilioribus armis; sicque atroci perseverantia pro virtute sua iniebant pugnam, dimicantes quousque alter in alterius morte prosiliret, ut haberet qui caderet casum, gloriam qui perimeret. Quae armatura pugnabat Martis Duellii causa.

Le combat équestre. Il existe de nombreuses sortes de gladiateurs, le premier ayant été le combat équestre. Deux cavaliers, précédés par les enseignes militaires, s’avançaient, venant l’un de l’orient et l’autre de l’occident, sur des chevaux blancs, avec des casques dorés, des armes légères mais maniables ; ils entamaient le combat avec un horrible acharnement, pour l’honneur, en s’affrontant jusqu’à ce que l’un s’impose avec la mort de l’autre. Ainsi, celui qui était tombé connaissait la déchéance, celui qui avait tué connaissait la gloire. Cette catégorie combattait en l’honneur de Mars Guerrier.  Isidore de Séville.

 

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equites


Une journée à l’amphithéâtre

 

... [populus Romanus] qui dabat olim

imperium, fasces, legiones, omnia, nunc se

continet atque duas tantum res anxius optat,

PANEM ET CIRCENSES.

... [le peuple romain] qui distribuait autrefois

pleins pouvoirs, faisceaux, légions, tout, maintenant

se replie sur lui-même et ne s’inquiète plus que pour les deux choses qu’il souhaite :

DU PAIN ET DES JEUX.

Juvénal, Satires, 10, 78-81

 

 

Décrire un munus relève de la gageure, dans la mesure où aucun texte, du moins à ma connaissance, ne raconte systématiquement une journée de spectacle. Quand Suétone ou Dion Cassius ou d’autres parlent des spectacles, c’est toujours pour évoquer un spectacle qui sortait de l’ordinaire : il est bien connu qu’on ne parle pas des trains qui arrivent à l’heure. Et puis il faut tenir compte des époques : entre Cicéron et la fin de l’Empire, cinq siècles se sont écoulés. Comment décrire une représentation dans un théâtre en France prenant en compte la première de la Farce de Maître Pathelin et celle de la Cantatrice chauve ?

 

Dans les pages qui suivent, j’essaye de donner une idée de ce que pouvaient être les jeux à Pompéi, à l’époque de Néron, sans toutefois prétendre y être parvenu. D’ailleurs le passage suivant de Suétone (Claude, 21) confirmerait, s’il en était besoin, que les programmes pouvaient être conçus de manières très différentes :

Gladiatoria munera plurifariam ac multiplicia exhibuit : anniversarium in castris praetorianis sine venatione apparatuque, iustum atque legitimum in Saeptis ; ibidem extraordinarium et breve dierumque paucorum, quodque appellare coepit "sportulam," quia primum daturus edixerat velut ad subitam condictamque cenulam invitare se populum.

Il donna des combats de gladiateurs de genres différents dans des lieux variés : pour un anniversaire dans le camp des prétoriens, un combat sans chasse et sans faste ; un combat régulier et conforme à la tradition dans l’enceinte des élections ; au même endroit, un combat en dehors du calendrier normal et qui se limita à quelques journées seulement, qu’il se mit à appeler le « ticket-restaurant ! », parce que dans l’affiche il avait annoncé qu’il donnait pour la première fois un spectacle où tout se passait comme s’il invitait le peuple à un repas improvisé à la fortune du pot.

 

La parade

La présidence des jeux appartient de droit au responsable politique qui les offre : à Rome, c’est l’empereur ; à Pompéi, c’est un duumvir ou un édile. Il est possible de déléguer cette présidence : « neque spectaculis semper ipse praesedit, sed interdum aut magistratibus aut amicis praesidendi munus iniunxit [Caligula] ne présida pas toujours en personne les spectacles, mais de temps en temps il confia cette charge soit à des magistrats, soit à des amis ». Suétone, Caligula, 18

 

La journée de jeux commence le matin par la pompa, mais contrairement au défilé inaugural des courses de chevaux les jeux de l’amphithéâtre s’inscrivaient dans un contexte profane. Ils servent sous la République les intérêts électoraux et sous l’Empire la propagnade impériale. Il faut les imaginer proches du « paseo » de la corrida, une parade des gladiateurs en tenue d’apparat qui traversent (transire) l’arène pour saluer la présidence.

 

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la pompa, 1900 ans après…

site de la ville d’Arles

 

C’est au cours d’une de ces parades que Faustine, la femme de Marc-Aurèle, tombe amoureuse d’une star du spectacle qui deviendra le père de l’empereur Commode :

Faustinam quondam, Pii filiam, Marci uxorem, cum gladiatores transire vidisset, unius ex his amore succensam, cum longa aegritudine laboraret, viro de amore confessam.

La fille d’Antonin le Pieux, Faustine, épouse de Marc-Aurèle, assistant un jour à la parade des gladiateurs, se prit de passion pour l'un d'eux ; elle en conçut un long tourment et se décida à avouer son amour à son mari…

 

On procède après ce défilé à la probatio armorum « vérification des armes » pour montrer au public que les armes sont arma decretoria « des armes conformes au règlement », aiguisées et mortelles. Drusus, le fils de Tibère, connu pour sa cruauté, procédait, paraît-il, à cette vérification avec tant de rigueur qu’on avait donné son nom à des armes particulièrement tranchantes :

τῷ δὲ δὴ Δρούσῳ τῷ υἱεῖ καὶ ἀσελγεστάτῳ καὶ ὠμοτάτῳ, ὥστε καὶ τὰ ὀξύτατα τῶν ξιφῶν Δρουσιανὰ ἀπ´ αὐτοῦ κληθῆναι, ὄντι …

Son fils Drusus était très porté à la débauche et à la cruauté - on avait donné son nom à des épées particulièrement aiguisées, « les drusiennes » ... Dion Cassius, LVII, 13.

 

Par contre, les combats prennent une toute autre allure avec Marc-Aurèle :

Μᾶρκος γε μὴν οὕτω τι φόνοις οὐκ ἔχαιρεν ὥστε καὶ τοὺς μονομάχους ἐν τῇ Ῥώμῃ ὥσπερ ἀθλητὰς ἀκινδύνως ἑώρα μαχομένους· σιδήριον γὰρ οὐδέποτε οὐδενὶ αὐτῶν ὀξὺ ἔδωκεν, ἀλλὰ καὶ ἀμβλέσιν ὥσπερ ἐσφαιρωμένοις πάντες ἐμάχοντο.

Marc-Aurèle prenait si peu de plaisir à verser le sang qu'à Rome les combats de gladiateurs auxquels il assistait étaient des combats sans danger comme ceux des athlètes ; jamais, en effet, il ne donna à aucun d’eux une épée pointue, et tous n’avaient pour combattre que des armes émoussées comme si elles étaient capitonnées.

Reste à savoir si ces démonstrations de pure escrime sportive étaient du goût de la multitude…

 

Les jeux peuvent commencer et les trompettes sonnent pour annoncer les différentes parties du spectacle.

 

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CIL IV, 1184

 

Le matin : spectacles avec des animaux

Le matin est consacré aux spectacles qui font intervenir des animaux :

... structoque utrimque theatro

ceu matutina cervus periturus harena

praeda canum est...

comme dans l’amphithéâtre le cerf, condamné à périr

sur le sable du matin, devient la proie des chiens... Ovide, Métamorphoses, XI, 25-27

 

Les bestiarii ou bestuarii dirigent les combats d’animaux entre eux ou affrontent les fauves, généralement avec une lance. Ce mot a pu désigner aussi les condamnés sans défense livrés aux bêtes.

 

Bien entendu, les programmes ont varié selon les lieux, les époques et surtout les moyens dont on disposait localement.

 

Exhibitions d’animaux exotiques

Sous la direction de magistri (« dompteurs »), on offre à la curiosité du public des animaux venus du bout du monde,

de la girafe africaine …

… camelopardalis dictatoris Caesaris circensibus ludis primum visa Romae ; ex eo subinde cernitur La première girafe a été vue a Rome lors des jeux du cirque donnés par le dictateur César ; depuis, on en voit de temps en temps. Pline, Histoire naturelle, VIII, 27.

 

… à l’ours polaire:

Ille et praecipiti venabula condidit urso,

     primus in Arctoi qui fuit arce poli . . .

Il transperça de son épieu un ours qui se précipitait sur lui

et qui n'eut jamais son pareil sous les hauteurs de pôle arctique… Martial, De spectaculis, 15.

 

De retour chez lui après avoir assisté aux jeux donnés à Rome par Néron en 57, un campagnard exprime son émerveillement :

Vidi genus omne ferarum,

hic niveos lepores et non sine cornibus apros,

hic raram silvis etiam, quibus editur, alcen,

[...] et equorum nomine dictum,

sed deforme pecus, quod in illo nascitur amne

qui sata riparum vernantibus irrigat undis.

J’ai vu toute sorte de bêtes sauvages ;

voilà des lièvres blancs comme neige et des sangliers mais qui portent des cornes ;

voilà, rare même dans les forêts où il naît, l’élan ;

... et l’animal désigné par le nom de « cheval »,

bétail informe en réalité, qui naît dans ce fleuve

qui arrose de ses eaux de printemps les semis de ses rives.

                                                                   Calpurnius Siculus, Bucoliques, VIII

Non seulement ce brave paysan n’avait jamais vu de rhinocéros et d’hippopotame du Nil, ce qui va de soi, mais il n’a pas été capable de retenir leur nom… Calpurnius Siculus prend les provinciaux pour des ânes !

 

Cette exhibition n’exclut évidemment pas la possibilité de faire combattre des animaux entre eux, bien au contraire, elle n’en est que le prélude.

Ainsi, quand l’ensemble du public a pu se faire une idée de la puissance du rhinocéros, il ne reste plus qu’à lui fournir un adversaire à sa taille pour faire la démonstration de cette puissance.

Isdem ludis et rhinoceros unius in nare cornus, qualis saepe, visus. Alter hic genitus hostis elephanto cornu ad saxa limato praeparat se pugnae, in dimicatione alvum maxime petens, quam scit esse molliorem. On montra aussi le rhinocéros qui porte une corne unique sur le nez ; on en a vu souvent depuis: c'est le second ennemi naturel de l'éléphant. Il aiguise sa corne contre les rochers, et se prépare ainsi au combat, cherchant surtout à atteindre le ventre, qu'il sait être la partie la plus vulnérable. Pline, Histoire naturelle, VIII, 29.

Lors de l’inauguration du Colisée, c’est un taureau plutôt qu’un éléphant qu’on choisit de donner pour adversaire au malheureux rhinocéros que les coups de pique des magistri …

Sollicitant pavidi dum rhinocerota magistri

     seque diu magnae colligit ira ferae…

pendant que les garçons de piste excitaient craintivement le rhinocéros

et que montait peu à peu la colère de la grande bête sauvage…

… et les vociférations du public ont rendu fou de douleur, de terreur et de rage :

Praestitit exhibitus tota tibi, Caesar, harena

     quae non promisit proelia rhinoceros.

O quam terribilis exarsit pronus in iras!

     Quantus erat taurus, cui pila taurus erat!

Exhibé tout autour de l’arène, César,

ce rhinocéros t’a offert un combat qu'on n'attendait pas de lui.

Oh ! que de terribles accès de colère l’on embrasé, tête première !

Quel énorme taureau pour qui le taureau n'était qu'un mannequin !

Pourquoi un taureau ? pour d’obtenir un combat plus spectaculaire, pour que le public voie le taureau, pourtant lourd et dangereux, projeté en l’air par le rhinocéros !

On a fait aussi entrer dans l’arène un ours, avec le même résultat.

Martial raconte un peu plus loin qu’on s’amusait à voir un taureau affolé par le feu se précipiter sur des mannequins qu’il « lançait jusqu’aux astres » avant d’être lui même jeté en l’air « comme un mannequin » par un éléphant ! (Martial, De spectaculis, passim.)

 

Pour varier ces combats d’animaux et en renouveler l’intérêt, on s’efforce de varier les espèces mises en présence :

aequoreos ego cum certantibus ursis

spectavi vitulos

J’ai pu voir se battant contre des ours

des veaux de mer (Calpurnius Siculus, Bucoliques, VIII).

 

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Animaux dressés

Les domatores ou magistri (« dompteurs ») présentent des animaux savants, par exemple

u des animaux domestiques :

Τὸ γὰρ θέατρον αὐτὸ ἐκεῖνο ὕδατος ἐξαίφνης πληρώσας ἐσήγαγε μὲν καὶ ἵππους καὶ ταύρους καὶ ἄλλα τινὰ χειροήθη, δεδιδαγμένα πάνθ´ ὅσα ἐπὶ τῆς γῆς πράττειν καὶ ἐν τῷ ὑγρῷ.

Après avoir rempli tout à coup d'eau cet amphithéâtre, Titus y fit paraître des chevaux, des taureaux et d'autres animaux apprivoisés qu'on avait dressés à faire dans l'eau les mêmes exercices que sur terre. Dion Cassius, LXVI, 25.

u des taureaux :

Vidimus ex imperio dimicantes et iocose demonstratos rotari, cornibus cadentes excipi iterumque regi, modo iacentes ex humo tolli bigarumque etiam curru citato velut aurigas insistere.

Nous en avons vu combattre au commandement, et pour cette raison on les montrait en spectacle: ils faisaient la roue, tombant sur leurs cornes, puis se relevant; d'autres fois étendus à terre ils se laissaient enlever, et même ils se tenaient comme des cochers sur un char, qu'un attelage de deux chevaux entraînait rapidement. Pline, Histoire naturelle, VII, 70.

u des lions qui jouent avec des lièvres,

nunc sua Caesareos exorat praeda leones

   tutus et ingenti ludit in ore lepus.

maintenant les lions de César se laissent fléchir par leur proie

et c’est en toute sécurité que le lièvre joue dans leur gueule énorme… Martial, I, 6.

u des tigres :

[Divus Augustus] Q. Tuberone Paulo Fabio Maxo cos. IIII non. Mai. theatri Marcelli dedicatione tigrim primus omnium Romae ostendit in cavea mansuefactam. Divus vero Claudius simul IIII

[Auguste] fut le premier qui, sous le consulat de Q. Tubéron et de Fabius Maximus, consul pour la quatrième fois (11 av. J.-C), aux nones de mai (7 mai), lors de la dédicace du théâtre de Marcellus, montra à Rome, sur le théâtre, un tigre apprivoisé. Le dieu Claude en montra quatre à la fois. Pline, Histoire naturelle, VIII, 25.

u des éléphants savants, comme lors des jeux donnés par Germanicus :

Germanici Caesaris munere gladiatorio quosdam etiam inconditos meatus edidere saltantium modo. Vulgare erat per auras arma iacere, non auferentibus ventis, atque inter se gladiatorios congressus edere aut lascivienti pyrriche conludere. Postea et per funes incessere, lecticis etiam ferentes quaterni singulos puerperas imitantes, plenisque homine tricliniis accubitum iere per lectos ita libratis vestigiis, ne quis potantium attingeretur

Dans le combat de gladiateurs que donna Germanicus, les éléphants exécutèrent des mouvements grossiers ressemblant à une sorte de danse; leurs exercices ordinaires étaient de jeter dans les airs des armes que les vents ne pouvaient détourner, de figurer entre eux des attaques de gladiateurs, et de se livrer aux ébats folâtres de la pyrrhique; puis ils marchèrent sur la corde tendue; quatre éléphants en portaient dans une litière un cinquième représentant une nouvelle accouchée; et dans des salles pleines de peuple ils allèrent prendre place à table, en marchant à travers les lits avec tant de ménagement qu'ils ne touchèrent aucun des buveurs.  Pline, Histoire naturelle, VIII, 2.

   comme celui que virent les Romains lors des jeux que donna Néron pour la mort de sa mère :

ἐλέφας ἀνήχθη ἐς τὴν ἀνωτάτω τοῦ θεάτρου ἁψῖδα, καὶ ἐκεῖθεν ἐπὶ σχοινίων κατέδραμεν ἀναβάτην φέρων.

un éléphant fut hissé tout en haut de l'abside du théâtre, et il en redescendit sur des cordes, avec un cavalier sur son dos. Dion Cassius, LXI, 17.

      ou comme ceux que l’on a vus lors de l’inauguration du Colisée, sous le règne de Titus :

Quod pius et supplex elephas te, Caesar, adorat

     hic modo qui tauro tam metuendus erat,

non facit hoc iussus, nulloque docente magistro,

     crede mihi, nostrum sentit et ille deum.

Qu’un éléphant respectueux se prosterne devant toi, César [Titus], dans la position du suppliant,

lui qui il y a un instant était si redoutable pour un taureau,

ce n’est pas un ordre qui obtient cela, il le fait sans l’avoir appris de son dompteur,

crois-moi : lui aussi a su reconnaître notre dieu. Martial, De spectaculis, 15.

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Scènes de la mythologie

On reconstitue des scènes mythologiques aux décors impressionnants :

Plane religiosiores estis in cavea, ubi super sanguinem humanum, super inquinamenta poenarum proinde saltant dei vestri, argumenta et historias noxiis ministrantes, nisi quod et ipsos deos vestros saepe noxii induunt. Vidimus aliquando castratum Attin, illum deum ex Pessinunta, et qui vivus ardebat, Herculem induerat.

Vous êtes plus religieux, sans doute, dans l'amphithéâtre où l'on voit également vos dieux danser dans le sang humain, sur les restes souillés des suppliciés puisqu’ils fournissent aux criminels des scénarios et des mises en scène, à moins que ces criminels n'y incarnent vos dieux en personne. Nous avons vu naguère nous-même Attis émasculé, le célèbre dieu de Pessinonte ; nous en avons vu un autre brûlé vif : il jouait Hercule.  Tertullien, Apologétique, 15.

 

Iunctam Pasiphaen Dictaeo credite tauro:

     vidimus, accepit fabula prisca fidem.

Croyez bien que Pasiphaé s’est unie au taureau du mont Dicté,

Nous avons pu le voir ! L’antique légende a reçu confirmation.  Martial, De spectaculis, 5.

 

On aura tout vu !

 

Mais les metteurs en scène prennent parfois des libertés avec la légende, pour la plus grande joie du public qui se laisse surprendre :

Quidquid in Orpheo Rhodope spectasse theatro

     dicitur, exhibuit, Caesar, harena tibi.

Repserunt scopuli mirandaque silva cucurrit,

     quale fuisse nemus creditur Hesperidum.

Adfuit inmixtum pecori genus omne ferarum

     et supra vatem multa pependit avis,

Tout ce que, dit-on, le Rhodope a vu dans le spectacle d’Orphée,

l’arène te l’a montré, César.

Les rochers ont rampé et une forêt merveilleuse a couru :

tel fut, croit-on, le bois des Hespérides.

Chaque race de fauve était là, mêlée au bétail

et au-dessus du poète planait une foule d’oiseaux.

Trop beau et trop paisible pour durer longtemps :

Ipse sed ingrato iacuit laceratus ab urso.

     Haec tantum res est facta παρ'ἱστορίαν·

Mais celui-ci s’effondra, lacéré par un ours sans goût.

Cela et cela seulement s’est déroulé not as in the legend.   Martial, De spectaculis, 21.

Peut-être pas παρ'ἱστορίαν, contra fabulam, mais à coup sûr conformément au plan prévu !

 

On sait que l’empereur Commode se considérait comme un nouvel Hercule et qu’il avait fait ajouter dans sa titulature officielle le titre de « Hercule romain » (῾Ρωμαῖος ῾Ηρακλῆς).

Τοῦ δὲ δὴ λοιποῦ δήμου πολλοὶ μὲν οὐδὲ ἐσῆλθον ἐς τὸ θέατρον, εἰσὶ δ´ οἳ παρακύψαντες ἀπηλλάττοντο τὸ μέν τι αἰσχυνόμενοι τοῖς ποιουμένοις, τὸ δὲ καὶ δεδιότες, ἐπειδὴ λόγος διῆλθεν ὅτι τοξεῦσαί τινας ἐθελήσει ὥσπερ Ἡρακλῆς τὰς Στυμφαλίδας.

[A l’occasion de jeux du cirque qu’il avait organisés,] beaucoup de gens du peuple n’entrèrent pas dans l’amphithéâtre, d’autres repartirent après avoir jeté un coup d’œil, un peu parce qu’ils avaient honte de ce qui se passait, un peu parce qu’ils avaient peur de la rumeur qui courait selon laquelle il avait l’intention de tirer des flèches sur les spectateurs, comme Hercule sur les oiseaux du lac Stymphale. Dion Cassius, LXXIII, 20.

On imagine l’état d’esprit des sénateurs, dont notre auteur faisait partie, qui étaient tenus d’assister aux spectacles !

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Combats contre des animaux

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CIL 4, 8017

On lit nettement le premier mot : Venustus, « Beau Gars »,

on devine le dernier : leone…

Dans la même maison (I, 6, 4), on lit ce graffiti (CIL 4, 8020) :

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Venustus

 

Les matutini (« ceux qui combattent le matin ») sont des bestiaires formés dans l’une des quatre écoles de gladiateurs de Rome.

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belligera superbus hasta

Entrent peut-être aussi dans la catégorie des bestiarii ces cavaliers thessaliens, dont parlent Suétone (Claude, 21), Pline (VII, 70) et Dion Cassius (LXI, 9) :

Thessalos equites, qui feros tauros per spatia circi agunt insiliuntque defessos et ad terram cornibus detrahunt

qui poursuivent les taureaux sauvages à travers le cirque, leur sautent sur le dos lorsqu’ils les ont épuisés et les renversent à terre en les prenant par les cornes.

Thessalorum gentis inventum est equo iuxta quadripedante cornu intorta cervice tauros necare ; primus id spectaculum dedi Romae Caesar dictator.

Ce sont les Thessaliens qui ont trouvé le moyen de tuer les taureaux en s'en approchant sur un cheval au galop et en leur tordant le cou par les cornes. Le dictateur César a le premier donné ce spectacle à Rome.

ἐν δὲ τινι θέᾳ ἄνδρες ταύρους ἀπὸ ἵππων σθμπαραθέοντές σφισι κατέστρεφον.

Au cours d’un spectacle, des hommes à cheval poursuivaient des taureaux flanc à flanc et les renversaient.

 

Les venatores sont les spécialistes de la chasse :

Concita veloces fugeret cum damma Molossos

     et varia lentas necteret arte moras

Poursuivi par d’agiles Molosses, un daim fuyait,

et cherchait à leur échapper usant de ruses variées…

… mais même pendant les chasses, le public n’est jamais au bout de ses surprises :

Caesaris ante pedes supplex similisque roganti

     constitit, et praedam non tetigere canes.

Le daim s'arrête aux pieds de César, dans la posture du suppliant et semble demander sa grâce ;

et les chiens ne touchent pas à leur proie. Martial, De spectaculis, 30.

Cette fois, les animaux étaient dressés !

 

En général, pourtant, la chasse offre au public de véritables massacres :

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Pompei quoque altero consulatu, dedicatione templi Veneris Victricis, viginti pugnavere in Circo, aut, ut quidam tradunt, XVII, Gaetulis ex adverso iaculantibus, mirabili unius dimicatione, qui pedibus confossis repsit genibus in catervas, abrepta scuta iaciens in sublime, quae decidentia voluptati spectantibus erant in orbem circumacta, velut arte, non furore beluae iacerentur...

Sous le second consulat de Pompée, lors de l'inauguration du temple de Vénus Victorieuse, vingt éléphants, ou selon d'autres sources, dix-sept, combattirent dans le Cirque contre des Gétules lançant des javelots. Un seul éléphant rendit ce combat extraordinaire. Les pattes percées de traits, il rampa sur les genoux jusqu'à ses adversaires, leur arracha leurs boucliers et les jeta en l'air. Ceux-ci retombaient en tournoyant, pour le plus grand plaisir des spectateurs qui y voyaient un tour d'adresse de l'animal et non un effet de sa fureur...

Sed Pompeiani, amissa fugae spe, misericordiam vulgi inenarrabili habitu quaerentes supplicavere quadam sese lamentatione complorantes : tanto populi dolore, ut oblitus imperatoris ac munificentiae honori suo exquisitae, flens universus consurgeret, dirasque Pompeio, quas ille mox luit, imprecaretur.

Mais les éléphants offerts par Pompée, qui avaient perdu tout espoir de s'enfuir, implorèrent la pitié du peuple par des attitudes impossibles à décrire, comme s'ils se lamentaient sur eux-mêmes en gémissant. L'émotion des spectateurs fut telle qu'ils en oublièrent la présence du général et la générosité qu'il avait déployée en leur honneur : le peuple, tout entier, se leva d'un seul bloc en pleurant et lança des malédictions contre Pompée, qui d'ailleurs se réalisèrent bientôt.

Pugnavere et Caesari dictatori tertio consulatu eius viginti contra pedites D, iterumque totidem turruti cum sexagenis propugnatoribus, eodem quo priores numero peditum et pari equitum ex adverso dimicante : postea singuli, principibus Claudio et Neroni in consummatione gladiatorum.

Vingt éléphants combattirent aussi pour le dictateur César lors de son troisième consulat. Ils avaient pour adversaires cinq cents fantassins et tout de suite après, il y eut un deuxième combat: vingt éléphants porteurs de tour avec chacune soixante combattants contre cinq cents fantassins et autant de cavaliers. Dans la suite, sous les règnes de Claude et de Néron, les éléphants ne combattirent plus que, un à la fois, contre un gladiateur lors de son dernier combat. Pline, Histoire naturelle, VIII, 7.

 

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heic venatio pugnabet V k septembres

et felix ad ursos pugnabet

(pugnabet = pugnabit)

ici aura lieu une chasse le 5 des calendes de septembre

et Félix combattra des ours.

CIL 4, 1989

 

Félix n’a pas grand mérite, si j’en crois Pline, à qui je laisse l’entière responsabilité de ses affirmations :

Invalidissimum urso caput, quod leoni firmissimum. ideo urgente vi praecipitaturi se ex aliqua rupe manibus cooperto iaciuntur ac saepe in harena colapho infracto exanimantur.

La tête, la partie la plus forte chez le lion, est la plus faible chez les ours; aussi, serrés de près et sur le point de se précipiter de quelque rocher, ils s'élancent, se couvrant la tête avec les pattes; et souvent, dans le cirque, un coup de poing leur brise le crâne et les tue. Pline, Histoire naturelle, VIII, 54.

 

La venatio présentée par un personnage d’Arthur Koestler (Spartacus) :

Voyez-vous, mon cher, explique le directeur, toute notre corporation traverse une crise dont le public porte seul la faute. Il n'apprécie plus ni les gladiateurs sérieusement dressés ni les frais incroyables d'un tel entraînement. La quantité remplace la qualité. Le public exige que toute représentation se termine par une de ces répugnantes vénations. Vous êtes-vous jamais demandé ce que pareille exigence coûte à l'entrepreneur? C'est simple : le duel classique, ad gladium, se solde évidemment par une perte de cinquante pour cent du matériel. Ajoutez, par prudence, une marge supplémentaire de dix pour cent pour tenir compte des blessures mortelles post festum et vous arrivez à une consommation de soixante pour cent par séance. Proportion habituelle, sur laquelle nous basons nos bilans.

Mais aujourd'hui, le public demande des chasses aux fauves, tant il est toqué de pittoresque. Bien entendu, personne ne réfléchit que le combat ad bestiarium élève nos pertes à quatre-vingt-cinq ou quatre-vingt-dix pour cent. Il y a quelques jours, le précepteur de mon fils, mathématicien distingué, a calculé que le meilleur gladiateur n'avait qu'une chance sur vingt-cinq d'arriver au terme des trois années de son contrat. Il faut donc, en bonne logique, que l'entrepreneur amortisse tous les frais d'entraînement en une représentation et demie, deux au plus; c'est une moyenne.

 

Quo munere venator explendus est, qui ut spectantibus placeat, suis mortibus elaborat? voluptatem praestat sanguine suo et infelici sorte constrictus festinat populo placere, qui eum non optat evadere. […] Qui si feram non mereatur effugere, interdum nec sepulturam poterit invenire: adhuc superstite homine perit corpus et antequam cadaver efficiatur, truculenter absumitur. captus esca fit hosti suo, et illum, pro dolor! satiat quem se perimere posse suspirat.

Quelle récompense faut-il accorder au chasseur qui pour satisfaire son public joue avec sa propre mort ? Il procure du plaisir avec son sang et, contraint par un destin malheureux, s’empresse de plaire au peuple qui souhaite qu’il ne s’en sorte pas. […] Et s’il ne parvient pas à échapper au fauve, il arrive qu’il ne puisse même pas recevoir de sépulture : avant de devenir un cadavre, il est violemment dévoré. S’il se fait attraper par le fauve, il devient nourriture pour son adversaire et, quelle douleur, il rassasie celui qu’il espérait pouvoir tuer ! Cassiodore, Lettres, 42.

 

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Avec les années, le massacre d’animaux exotiques prend de plus en plus d’ampleur.

Déjà au temps où Cicéron gouvernait la Cilicie (51 av. J.-C.), les panthères s’y faisaient rares : De pantheris, per eos qui venari solent agitur mandatu meo diligenter ; sed mira paucitas est, et eas quae sunt valde aiunt queri quod nihil cuiquam insidiarum in mea provincia, nisi sibi, fiat : itaque constituisse dicuntur in Cariam ex nostra provincia decedere.

Quant aux panthères, j’ai donné ordre qu’on s’en occupe activement en m’adressant aux gens qui ont l’habitude de les chasser. Mais je suis surpris qu’on en trouve si peu ; quant à celles que l’on rencontre, il paraît qu’elles se plaignent qu’on laisse tout le monde en paix dans ma province, sauf elles ; aussi auraient-elles décidé de quitter notre province pour la Carie.

Senatus consultum fuit vetus, ne liceret Africanas [pantheras] in Italiam advehere. contra hoc tulit ad populum Cn. Aufidius tribunus plebis permisitque circensium gratia inportare. Primus autem Scaurus aedilitate sua varias CL universas misit, dein Pompeius Magnus CCCCX, Divus Augustus CCCCXX.

Il y avait un ancien sénatus-consulte qui défendait d'apporter en Italie des panthères d'Afrique. Cn. Aufidius, tribun du peuple (84 av. J.-C.), le fit casser par l'assemblée, et il permit d'en importer pour les jeux du cirque. Scaurus, lors de son édilité (58 av. J.-C.), fut le premier qui en fit paraître dans le cirque 150, toutes de celles qu'on appelle bigarrées; puis Pompée, 410; le dieu Auguste, 420. Pline, Histoire naturelle, VIII, 24.

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Leonum simul lurium pugnam Romae princeps dedit Scaevola P. F. in curuli aedilitate. Centum autem iubatorum primus omnium L. Sulla, qui postea dictator fuit, in praetura. Post eum Pompeius Magnus in circo DC, in iis iubatorum CCCXV, Caesar dictator CCCC

Le premier qui ait donné à Rome le spectacle de combat de plusieurs lions ensemble est Q. Scaevola, fils de Publius, lors de son édilité curule. L. Sylla, qui fut ensuite dictateur, fit combattre le premier cent lions à crinière, lors de sa préture; après lui, le grand Pompée en fit combattre dans le cirque 600, dont 315 étaient à crinière; le dictateur César, 400. Pline, Histoire naturelle, VIII, 20.

 

Au début de l’Empire, le nombre et de l’éclat des spectacles augmente et les choses s’aggravent :

Venationes bestiarum Africanarum meo nomine aut filiorum meorum et nepotum in circo aut in foro aut in amphitheatris populo dedi sexiens et viciens, quibus confecta sunt bestiarum circiter tria millia et quingentae

Des chasses aux animaux d’Afrique, j’en ai donné au peuple vingt-six fois, en mon nom, au nom des mes fils et de mes petits-fils, au cirque, au forum ou dans les amphithéâtres. Au cours de ces chasses, on a tué environ trois mille cinq cents animaux. Empereur Auguste, Res gestae, 22

 

Sous le règne de Caligula, pour l’anniversaire de Drusilla :

τότε δὲ καὶ ἄρκτους τετρακοσίας μεθ´ ἑτέρων Λιβυκῶν θηρίων ἴσων ἀπέκτεινε.

ce jour-là quatre cents ours et le même nombre d’animaux africains furent tués. Dion Cassius, LIX, 7.

 

L’inauguration du Colisée a vu massacrer plusieurs milliers d’animaux.

Tὸ δὲ δὴ θέατρον τὸ κυνηγετικὸν τό τε βαλανεῖον τὸ ἐπώνυμον αὐτοῦ ἱερώσας πολλὰ καὶ θαυμαστὰ ἐποίησε. Γέρανοί τε γὰρ ἀλλήλοις ἐμαχέσαντο καὶ ἐλέφαντες τέσσαρες, ἄλλα τε ἐς ἐνακισχίλια καὶ βοτὰ καὶ θηρία ἀπεσφάγη, καὶ αὐτὰ καὶ γυναῖκες, οὐ μέντοι ἐπιφανεῖς, συγκατειργάσαντο.

Lors de la dédicace de l'amphithéâtre et des bains qui portent son nom, Titus donna des spectacles nombreux et merveilleux. Des grues se battirent les unes contre les autres; quatre éléphants, d'autres animaux, tant domestiques que sauvages, au nombre d'environ neuf mille, furent égorgés, et des femmes, de basse condition, il est vrai, aidèrent à les tuer. Dion Cassius, LXVI, 25.

 

Hadrien gladiatorium munus per sex dies continuos exhibuit et mille feras natali suo edidit

donna un spectacle de gladiateurs pendant six jours consécutifs et fit descendre dans l’arène mille bêtes sauvages pour son anniversaire. Histoire Auguste, Hadrien, 7

Ἔν τε τοῖς ἑαυτοῦ γενεθλίοις προῖκα τῷ δήμῳ τὴν θέαν ἀπένειμε καὶ θηρία πολλὰ ἀπέκτεινεν, ὥστε ἐφάπαξ καὶ λέοντας ἑκατὸν καὶ λεαίνας ἴσας πεσεῖν

Il accorda au peuple, le jour anniversaire de sa naissance, la gratuité des jeux, et il fit tuer un si grand nombre de bêtes, qu'en une seule fois cent lions et pareil nombre de lionnes tombèrent sous le fer.  Dion Cassius, LXIX, 8.

 

Commode : Ἄνευ γὰρ ὧν οἴκοι ἔδρα, πολλοὺς μὲν ἄνδρας ἐν τῷ δημοσίῳ πολλὰ δὲ καὶ θηρία πολλάκις ἔφθειρε· καὶ πέντε γοῦν ἵππους ποταμίους ἅμα καὶ δύο ἐλέφαντας ἄλλῃ καὶ ἄλλῃ ἡμέρᾳ χωρὶς αὐτὸς ταῖς ἑαυτοῦ χερσὶ κατεχρήσατο, καὶ προσέτι καὶ ῥινοκέρωτας ἀπέκτεινε καὶ καμηλοπάρδαλιν. Ταῦτα μέν μοι κατὰ παντὸς τοῦ περὶ αὐτὸν λόγου γέγραπται.

Sans parler de ce qu’il a fait en privé, [l’empereur Commode] a tué en public beaucoup d’hommes et beaucoup de bêtes sauvages. Par exemple, il est venu à bout seul et de ses propres mains de cinq hippopotames à la fois et de deux éléphants en deux journées successives ; il a tué aussi des rhinocéros et une girafe. Dion Cassius, LXXII, 10.

 

Quand ce genre de spectacle est aboli en 526 ap. J.-C., des espèces entières ont disparu de leur habitat d’origine : il n’y a plus d’éléphants en Afrique du Nord, de lions en Asie Mineure ni d’hippopotames en Basse-Égypte.

 

Ceci dit, les Anciens n’avaient pas nos préoccupations écologiques et la disparition des espèces sauvages les réjouissait, comme en atteste cette pièce de l’Anthologie grecque (VII, 626) :

᾿Εσχατιαὶ Λιβύων Νασαμωνίδες, οὐκέτι θηρῶν

   ἔθνεσιν ἠπείρου νῶτα βαρυνόμεναι

ἦχος ἐρημαίαισιν ἔπι πτύρεσθε λεόντων

   ὠρυγαῖς ψαμάτους ἄχρις ὑπὲρ Νομάδων

φῦλον ἐπεὶ νήριθμον ἐν ἰχνοπέδαισιν ἀγρευθὲν

   ἐς μίαν αἰχμηταῖς Καῖσαρ ἔθηκεν ὁ παῖς·

αἱ δὲ πρὶν ἀγραύλων ἐγκοιτάδες ἀκρώρειαι

   θῆρων, νῦν ἀνδρῶν εἰσὶ βοηλασίαι.

Régions lointaines des Libyens Nasamons,

dont les plaines desséchées ne sont plus surchargées de bêtes féroces,

vous n'entendrez plus avec effroi des rugissements de lions

dans vos solitudes jusque par delà les sables des Nomades ;

car leurs innombrables foules, prises dans des pièges,

ont été livrées par notre jeune César au fer des combattants dans un seul spectacle;

et sur ces crêtes de montagnes naguère habitées par des bêtes féroces,

les bouviers mènent maintenant leurs troupeaux.

Les Lybiens Nasamons habitaient la region de l’Atlas ; le jeune César n’est autre que Néron qui présenta, nous dit Dion Cassius (LXI,9), au cours d’un spectacle

τετρακοσίας τε ἄρκτους καὶ τριακοςίους λέοντας οἱ ἱππεῖς οἱ σωματοφύλακες τοῦ Νέρωνος κατηκόντισαν...

les cavaliers de sa garde rapprochée tuant au javelot quatre cents ours et trois cents lions.

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Les petites villes n’avaient pas les moyens d’offrir de tels spectacles, et les seuls animaux mentionnés dans les inscriptions de Pompéi sont les animaux indigènes que l’on voit représentés ci-dessous : sangliers, ours, chevreuils, taureaux … et lièvres.

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« Ad bestias »

C’est l’heure des exécutions capitales : il ne s’agit plus de combat puisque le condamné est livré désarmé aux animaux sauvages.

Ὑπὸ δὲ δὴ τῆς αὐτῆς ὠμότητος, ἐπιλιπόντων ποτὲ τῶν τοῖς θηρίοις ἐκ καταδίκης διδομένων, ἐκέλευσεν ἐκ τοῦ ὄχλου τοῦ τοῖς ἰκρίοις προσεστηκότος συναρπασθῆναί τέ τινας καὶ παραβληθῆναί σφισιν· καὶ ὅπως γε μήτε ἐπιβοήσασθαι μήτε αἰτιάσασθαί τι δυνηθῶσι, τὰς γλώσσας αὐτῶν προαπέτεμε.

Dans sa cruauté, un jour qu'on manquait de criminels condamnés aux bêtes, Caligula donna l'ordre de saisir quelques-uns des spectateurs assis sur les bancs du théâtre et de les leur jeter; et, pour qu'ils ne pussent ni s'écrier ni se plaindre de cette violence, il leur fit préalablement couper la langue.  Dion Cassius, LIX, 10.

 

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…Habet … dispensatorem Glyconis, qui deprehensus est cum dominam suam delectaretur. Videbis populi rixam inter zelotypos et amasiunculos. Glyco autem, sestertiarius homo, dispensatorem ad bestias dedit. Hoc est se ipsum traducere. Quid servus peccavit, qui coactus est facere ? Magis illa matella digna fuit quam taurus iactaret.

Il y a l'intendant de Glycon, qui a été surpris alors qu'il faisait plaisir à sa patronne. Tu verras le peuple divisé en deux parties : les jaloux et les amants de pacotille. Glycon, un individu de quatre sous, a livré son intendant aux bêtes. C'est ce qui s'appelle se ridiculiser soi-même. Où est la faute de l'esclave, s'il a été forcé de le faire ? C'est plutôt cette vieille ordure qui méritait que le taureau la lance sur ses cornes. Pétrone, Satiricon.

 

Οὕτω γε πόρρω παντὸς φόνου καθειστήκει ὥστε καὶ λέοντά τινα δεδιδαγμένον ἀνθρώπους ἐσθίειν ἐκέλευσε μὲν ἐσαχθῆναι αἰτησαμένου τοῦ δήμου, οὔτε δὲ ἐκεῖνον εἶδεν οὔτε τὸν διδάσκαλον αὐτοῦ ἠλευθέρωσε, καίπερ ἐπὶ πολὺ τῶν ἀνθρώπων ἐγκειμένων οἱ, ἀλλὰ καὶ κηρυχθῆναι προσέταξεν ὅτι οὐδὲν ἄξιον ἐλευθερίας πεποίηκεν.

Marc-Aurèle avait tellement horreur du sang, qu’il fit, à la demande du peuple, entrer dans l’arène un lion dressé à manger de l’homme. Il ne le regarda pas et n’accorda pas l’affranchissement à son dresseur malgré la demande d’une grande partie du public, mais il fit proclamer par le héraut que cet homme n’avait rien fait qui méritât la liberté.

 

De célèbres mosaïques d’Afrique nous ont conservé d’insoutenables images de cette mise en scène systématique d’exécutions capitales.

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Notons que les fauves coûtaient évidemment moins cher en Afrique que dans d’autres régions plus septentrionales de l’Empire (je ne parle pas de Rome) : une céramique du musée de Rodez montre un malheureux livré aux coups d’un gros bélier !

 

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Que fait-on des animaux tués ?

La réponse est toute simple : je suppose qu’on récupérait l’ivoire, les peaux …

 

Certains abats entraient dans la composition de préparations plus ou moins avouables :

Cerebro veneficium inesse Hispaniae credunt occisorumque in spectaculis capita cremant testato quoniam potum in ursinam rabiem agat.

On croit en Espagne que la cervelle d’ours contient un maléfice; et on brûle les têtes de ceux qui sont tués dans les spectacles, étant attesté qu'en boisson la cervelle cause la rage de l'ours. Pline, Histoire naturelle, VIII, 54.

 

Et bien sûr, tout comme de nos jours on vend la viande des taureaux tués à la corrida, on vendait la viande des sangliers, cerfs, etc. Après tout, c’était du gibier, mais avec un petit quelque chose de plus :

Illi qui de arena ferinis obsoniis coenant, qui de apro, qui de cervo petunt. Aper ille quem cruentavit, conluctando detersit. Cervus ille in gladiatoris sanguine iacuit.

Il y a ceux qui servent à dîner des rôtis d’animaux tués dans l'arène, ceux qui veulent du sanglier, ceux qui veulent du cerf. Mais ce sanglier s'est frotté à l’homme qu’il a ensanglanté dans la lutte, ce cerf est tombé mort dans le sang d’un gladiateur. Tertullien, Apologétique, IX.

 

Καὶ τὰ τῶν ἄρκτων δ' ἔνιοι προσφέρονται, καὶ τὰ τούτων ἔτι χείρω λεόντων τε καὶ παρδάλεων.

Quelques-uns mangent également la chair des ours, et, ce qui est encore pis, celle des lions et des léopards.

Oribase (médecin grec du IV siècle de notre ère).

 

Certains, plus excentriques peut-être, plus fortunés à coup sûr, cherchent à faire partager des sensations fortes à leurs invités :

Ipsorum ursorum alvei appetuntur cruditantes adhuc de visceribus humanis. Ructatur proinde ab homine caro pasta de homine.

on recherche même les tripes des ours où se trouve encore, mal digérée, de la chair humaine. L’homme rote ainsi une viande nourrie de chair humaine ! Tertullien, Apologétique, IX.

 

Bon appétit !

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L’entracte de midi : « meridianum spectaculum »

Vers midi, le spectacle s’interrompt : on déjeune. Les spectateurs quittent leur place pour aller acheter un en-cas dans une des buvettes installées tout autour de l’amphithéâtre, comme on peut le voir sur une célèbre fresque de Pompéi.

 

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Certains gargotiers, moyennant sans doute un droit de place, se font attribuer un emplacement permanent sous les arcades de l’amphithéâtre par les autorités municipales, comme en témoignaient plusieurs inscriptions découvertes au XIXe s., mais qui ne se sont malheureusement pas conservées. Elles étaient peintes à l’extérieur de l’amphithéâtre, en particulier sous les voûtes :

[LOCVM] PERMISSV

AEDILIVM CN

ANINIVS FORTV

NATVS OCCVP[AVIT]

CIL IV, 1096

Gnaeus Aninius Fortunatus a obtenu des édiles l’exclusivité de cet emplacement.

 

Mais les plébéiens qui ont fait la queue devant l’amphithéâtre depuis le milieu de la nuit pour être bien placés n’ont cure d’abandonner une place aussi chèrement acquise. Sans doute ont-ils prévu un casse-croûte, duas buccas manducant, peut-être vont-ils se contenter de ce que proposent les marchands ambulants qui, on n’en doute pas, parcourent les gradins en criant une marchandise plus ou moins fraîche en cette fin de matinée.

 

Toujours est-il que pour occuper l’entracte, on propose des attractions.

 

Ce sont souvent des paegnarii. C’est peut-être aussi à ce moment qu’interviennent les andebatae : dans leurs tentatives pour esquiver les coups et tenter de frapper un adversaire, peut-être aveugle lui aussi ou au contraire très mobile, leurs gesticulations devaient paraître comiques au public romain.

 

On procède aussi à quelques châtiments corporels :

Decoctores bonorum suorum, si suae auctoritatis essent, catomidiari in amphitheatro et dimitti iussit.

Ceux qui avaient dilapidé leurs biens et qui étaient pleinement responsables, il les fit fouetter dans l’amphithéâtre et libérer ensuite. Histoire Auguste, Hadrien, XVIII.

 

Enfin, il arrive souvent que l’entracte se fasse plus sanglant : c’est le meridianum spectaculum, le « spectacle de midi », que l’empereur Claude appréciait tant :

bestiariis meridianisque adeo delectabatur, ut et prima luce ad spectaculum descenderet et meridie dimisso ad prandium populo persederet praeterque destinatos etiam levi subitaque de causa quosdam committeret, de fabrorum quoque ac ministrorum atque id genus numero, si automatum vel pegma vel quid tale aliud parum cessisset.

Claude aimait à ce point les bestiaires et le spectacle de midi que non content de se rendre au spectacle dès l’aube et de rester à sa place à midi quand le peuple s’en allait déjeuner, il envoyait des gens dans l’arène, en plus de ceux qui étaient prévus, sous des prétextes tout à fait futiles et inattendus, sans parler des machinistes, des garçons de piste ou autres, si une machine, un échafaud ou quelque chose de ce genre n’avait pas bien fonctionné. Suétone, Claude, 34.

 

Caligula préférait les gladiateurs aux bestiaires. On peut imaginer qu’il profite du spectacle de midi pour faire combattre des non-professionnels, plus ou moins volontaires :

πλείστους ὅσους ὁπλομαχῆσαι ἐποίησε. Καὶ γὰρ καὶ καθ´ ἕνα καὶ ἀθρόους, ὥσπερ ἐν παρατάξει τινί, ἀγωνίσασθαί σφας ἠνάγκασε, παρὰ τῆς βουλῆς δὴ τοῦτο αἰτήσας· τὸ δὲ καὶ ἔξω τοῦ νενομοθετημένου πάνθ´ ὅσα βούλοιτο δρᾶσαι…

fit descendre dans l’arène un grand nombre de personnes. Il les força à s’affronter soit en combats singuliers, soit en groupes dans une sorte de bataille rangée. Il avait demandé l’accord du sénat, ce qui lui permit de faire ce qu’il voulait en marge de toute légalité… Dion Cassius, LIX, 10.

 

Un texte célèbre de Sénèque décrit ce « spectacle de midi » et mérite d’être cité pour l’indignation de son auteur devant ces horreurs.

Casu in meridianum spectaculum incidi, lusus exspectans et sales et aliquid laxamenti, quo hominum oculi ab humano cruore acquiescant : contra est. Quicquid ante pugnatum est misericordia fuit ; nunc omissis nugis mera homicidia sunt. Nihil habent quo tegantur ; ad ictum totis corporibus expositi numquam frustra manum mittunt. Hoc plerique ordinariis paribus et postulaticiis praeferunt. Quidni praeferant ? non galea, non scuto repellitur ferrum. [...]

Je me suis trouvé par hasard au spectacle de midi : je m’attendais à des intermèdes plaisants ou humoristiques, à une certaine détente qui permette aux yeux des hommes de se reposer de la vue du sang humain. C’est tout le contraire. Tous les combats antérieurs étaient une misère. Maintenant, trêve de plaisanteries, ce sont de vrais meurtres : voilà des gens qui n’ont rien pour se protéger, qui sont exposés au coup de tout leur corps et qui eux-mêmes ne lancent jamais le bras sans atteindre leur but. La plupart des spectateurs préfèrent cela aux paires ordinaires et même aux vedettes. Et pourquoi ne préféreraient-ils pas cela ? pas de casque, pas de bouclier pour repousser le fer. [...]

Mane leonibus et ursis homines, meridie spectatoribus suis objiciuntur. Interfectores interfecturis jubent objici et victorem in aliam detinent caedem ; exitus pugnantium mors est : ferro et igne res geritur. Haec fiunt, dum vacat arena. « Sed latrocinium fecit aliquis, occidit hominem. » Quid ergo ? Quia occidit, ille meruit ut hoc pateretur : tu quid meruisti miser ut hoc spectes ?

Le matin, c’est aux lions et ours que l’on jette des hommes, le midi c’est à leurs propres spectateurs. On ordonne de jeter celui qui vient de tuer à celui qui va le tuer et on réserve le vainqueur pour le massacre suivant. Le sort des combattants, c’est la mort, et on mène le jeu par le fer et par le feu. Voilà ce qui se passe pendant l’entracte. « Mais celui-ci a commis une attaque à main armée, il a tué un homme ». Et alors ? Parce qu’il a tué, il a mérité de subir cela : et toi, en quoi as-tu mérité, malheureux, de regarder cela ? Sénèque, Lettres à Lucilius, 7

 

00001.jpgBien entendu, il faut s’assurer que les malheureux couchés à terre sont bien morts, c’est le rôle de Mercure Psychopompe, « celui qui escorte les âmes » vers les Enfers et de Charon, le batelier des Enfers :

Risimus et inter ludicras meridianorum crudelitates Mercurium mortuos cauterio examinatem, vidimus et Iovis fratrem gladiatorum cadavera cum malleo deducentem.

Nous avons bien ri aussi dans les jeux cruels du midi, de Mercure qui éprouvait les morts au fer rouge ! Nous avons vu aussi le frère de Jupiter, armé de son marteau, emporter les cadavres des combattants. Tertullien, Apologétique, 15.

Ce qui fait rire les chrétiens, ce n’est pas, bien sûr, de voir achever des mourants d’un coup de merlin, c’est de constater que les païens n’hésitent pas à mettre en scène les côtés ridicules ou épouvantables de leurs dieux.

Le mot gladiatorum de Tertullien doit se comprendre comme « combattant avec un glaive » puisque les « vrais » gladiateurs ne participaient pas aux jeux du midi.

 

On ne voit rien de tel dans les affiches de Pompéi, mais le « spectacle de midi » était-il annoncé à l’avance ?

 

Une affiche de Cumes promet au public des cruciarii, « des crucifiés, des suppliciés », alors pourquoi pas à Pompéi ?

Et puis, n’oublions pas l’intendant de Glycon dont parle l’ami Echion dans le Satiricon.

 


 

L’après-midi était réservé aux gladiateurs à pied ou à cheval.

« Have imperator, morituri te salutant ! »

Suétone, Claude, 21

 

Vetus proverbium est gladiatorem in harena capere consilium: aliquid adversarii vultus, aliquid manus mota, aliquid ipsa inclinatio corporis intuentem monet.

Un vieux proverbe dit que c’est dans l’arène que le gladiateur prend sa décision : son regard sait tirer un enseignement du visage de l’adversaire, d’un mouvement de sa main, de la position même de son corps. Sénèque, Lettres à Lucilius, 22.

 

gladiatoria iracundia

« Occidam illum equidem et vincam, si id quaeritis, inquit,

verum illud credo fore : in os prius accipiam ipse

quam gladium in stomacho spurci ac pulmonibus sisto.

Odi hominem, iratus pugno, nec longius quicquam

Nobis quam dextrae gladium dum accomodet alter ;

Usque adeo studio atque odio illius ecferor ira ».

C’est moi qui le tuerai et qui aurai la victoire, si vous le demandez, dit-il,

Mais voici, je crois, ce qui va se passer : je recevrai d’abord un coup au visage,

Puis j’enfoncerai mon glaive dans la poitrine et les poumons de ce salaud.

Je hais cet homme, je me bats avec rage, et il ne nous faudra que le temps

nécessaire à chacun des deux pour assurer son glaive dans sa main droite ;

Voilà jusqu’où me portent la passion, la haine de l’adversaire et la rage.

Lucilius (Satires, IV), cité par Cicéron dans les Tusculanes (IV, 21), à propos de ce qu’il appelle la gladiatoria iracundia « l’agressivité » du gladiateur Pacideianus, qui a vécu au 2ème siècle av. J.-C.

 

Des graffitis de Pompéi, retrouvés surtout dans la caserne des gladiateurs, conservent le souvenir de la façon dont se sont terminés quelques combats. Soyons-en sûrs, ces inscriptions ont été gravées dans les heures qui ont suivi par les gladiateurs eux-mêmes, à leur propre gloire ou en souvenir de leurs copains tombés dans l’arène. Il est difficile de les lire sans une certaine émotion.

 

Asteropaeus Neronianus CVII V(icit) Oceneanus LVI M(issus)

Asteropaeus le Néronien, 107 victoires, vainqueur ; Oceneanus, 56 victoires, gracié

Herennius libertus XIIX P

Herennius, l’affranchi, 18 victoires, tué.

Priscus Neronianus VI V

Priscus le Néronien, 6 victoires, vainqueur.

Nasica Augustianus pugnarum LX [. . .]

Nasica, de l’école augustéenne, 60 combats […].

 

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V K Aug Nuceriae Florus vic

XIIX K Sept Herclanio vicit

Le 28 juillet à Nuceria, Florus vainqueur ;

le 15 août à Herculanum, vainqueur.

CIL 4, 4299

 

Vicit

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Albanus S Sc L XIX V

Albanus, affranchi de Scaurus, 19 victoires, vainqueur

CIL 4, 8056b

Le vainqueur pouvait recevoir une palme ou une couronne, en récompense de combats gagnés de façon particulièrement brillante :

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Rusticus Manlius pugnarum XII coronarum XI

Rusticus Manlius, 12 victoires, 11 couronnes. 1293

CIL 4, 1293

« Le gladiateur victorieux […] était récompensé séance tenante. Il recevait des plats d'argent chargés de pièces d'or et de cadeaux précieux et, ses présents dans la main, il traversait l'arène en courant, sous les acclamations de la cavea. Tout de suite il connaissait le profit et la gloire. » J. Carcopino, La vie quotidienne à Rome.

 

SIC HABEAS [LANC]ES SE[MP]ER VBIQ[E PARES]

CIL 4, 1595

Puisses-tu ainsi toujours recevoir des plats (d’argent) partout où tu te produis !

(à propos d’exhibitions de cavaliers, il est vrai !).

 

Periit

A l’entraînement, un gladiateur apprenait non seulement à se battre, mais aussi et surtout à bien mourir : gladiator tota pugna timidissimus iugulum adversario praestat et errantem gladium sibi attemperat un gladiateur qui s’est montré craintif pendant tout le combat présente sa gorge à son adversaire et dirige sur elle un glaive mal assuré. (Sénèque, Lettres à Lucilius, 30)

 

Le combat pouvait se terminer par un coup mortel :

Haerebat mucro gladiumque in pectore totum

« Le glaive était planté dans sa poitrine jusqu’à la garde » (Lucilius).

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Aure[lian]us Iulianus mirmil[o] | P(eriit)

Aurelianus le mirmillon, école impériale, tué.

CIL 4, 10221

 

Certaines blessures mortelles auraient eu, si l’on en croit Pline, un effet inattendu :

In eadempraecipua hilaritatis sedes, quod titillatu maxime intellegitur alarum, ad quas subit, non aliubi tenuiore humana cute ideoque scabendi dulcedine ibi proxima. Ob hoc in proeliis gladiatorumque spectaculis mortem cum risu traiecta praecordia attulerunt.

Le diaphragme est aussi le siège principal du rire, on s’en aperçoit bien par le chatouillement des aisselles au-dessous desquelles il s'avance; nulle part la peau de l'homme n'est plus fine, nulle part le plaisir du chatouillement ne se fait sentir de plus près. Pour cette raison, dans les combats et dans les spectacles de gladiateurs, une blessure au diaphragme fait mourir et rire en même temps. Pline, Hist. Nat., XI, 198.

 

Mais bien souvent les blessures n’étaient pas mortelles et le vaincu pouvait demander l’arrêt du combat :