Noctes Gallicanae

 

D. Magni Ausonii

 

LVDVS SEPTEM SAPIENTIVM

 

LE JEU DES SEPT SAGES


J’ai téléchargé sur le site de la Bibliothèque nationale les œuvres d’Ausone, éditées par C. L. F. Panckoucke en 1842. Je reproduis en général le texte du traducteur, E. F. Corpet. J’ai revu ou refait moi-même certaines de ses traductions.


 

 

AVSONIVS CONSVL LATINO DREPANIO PACATO PROCONSVLI.

Ignoscenda istaec an cognoscenda rearis.

Attento, Drepani, perlege judicio.

Equanimus fiam te judice : sive legenda,

sive tegenda putes carmina, quae dedimus.

Nam primum est meruisse tuum, Pacate, favorem.

Proxima defensi cura pudoris erit.

Possum ego censuram lectoris ferre severi.

Et possum modica laude placere mihi.

Novit equus plausum sonitum cervicis amare,

Novit et intrepidus verbera lenta pati.

Maeonio qualem cultum quaesivit Homero

Censor Aristarchus, normaque Zenodoti

Pone obelos igitur, spuriorum,stigmata vatum.

Palmas, non culpas esse putabo meas

Et correcta magis, quam condemnata vocabo,

Apponet docti quae mihi lima viri.

Interea arbitrii subiturus pondera tanti,

Optabo, ut placeam : sin minus, ut taceam.

 

AUSONE, CONSUL, A LATINUS DREPANIUS PACATUS, PROCONSUL.

Dois-je me faire pardonner ces vers, dois-je les publier?

C'est ce que tu décideras, Drepanius, après une lecture attentive.

J'accepte également ton arrêt, soit que tu juges digne du jour

ou digne d'oubli le poème que je t'envoie.

Avant tout, Pacatus, je veux mériter ton suffrage ;

le soin de ménager mon amour-propre ne vient qu'après.

Je puis supporter la censure du lecteur sévère,

je puis me contenter du plus mince éloge.

Le coursier qui se plaît au bruit de la main qui le caresse,

sait aussi endurer sans s'effrayer la verge flexible qui le fouette.

Imite la critique d'Aristarque et la règle de Zénodote,

qui mirent tant de recherche autrefois à châtier Homère le Méonien ;

marque mes vers de ces traits, stigmates des mauvais poètes;

je les regarderai comme des palmes, et non comme des reproches ;

j'appellerai des corrections, et non des condamnations,

les traces que laissera sur mon œuvre la lime du savant homme.

Toutefois, puisque je dois subir l'épreuve d'une sentence d'un si grand poids,

ce que je souhaite, c'est de te plaire ; sinon, il faut me taire.

 

prologvs

Septem sapientes, nomen quibus istud

dedit superior aetas nec secuta sustulit,

in orchestram hodie palliati prodeunt.

Quid erubescis tu, togate Romule,

scaenam quod introibunt tam clari viri?

Nobis pudendum hoc, non et Atticis quoque:

quibus theatrum curiae praebet vicem.

Nostris negotis sua loca sortito data:

campus comitiis, ut conscriptis curia,

forum atque rostra separat ius civium.

Una est Athenis atque in omni Graecia

ad consulendum publici sedes loci,

quam in urbe nostra sero luxus condidit.

Aedilis olim scaenam tabulatam dabat

subito excitatam nulla mole saxea.

Murena sic et Gallius: nota eloquar.

postquam potentes nec verentes sumptuum

nomen perenne crediderunt, si semel

constructa moles saxeo fundamine

in omne tempus conderet ludis locum:

cuneata crevit haec theatri inmanitas.

Pompeius hanc et Balbus et Caesar dedit

Octavianus concertantes sumptibus.

Sed quid ego istaec? non hac de causa huc prodii,

ut expedirem, quis theatra, quis forum,

quis condidisset privas partes moenium:

sed ut verendos disque laudatos viros

praegrederer aperiremque, quid vellent sibi.

Pronuntiare suas solent sententias,

quas quisque iam prudentium anteverterit.

Scitis profecto, quae sint: sed si memoria

rebus vetustis claudit: veniet Ludius

edissertator harum, quas teneo minus.

 

PROLOGUE.

Les sept Sages, auxquels les âges précédents ont donné ce nom,

que les suivants ne leur ont pas retiré,

paraissent aujourd'hui sur le théâtre en pallium.

Pourquoi rougis-tu, Romain qui portes la toge,

de voir introduire sur la scène ces illustres hommes ?

C'est une honte pour nous, mais non pour des Grecs,

à qui le théâtre tient lieu de curie.

Nous avons des endroits désignés pour traiter nos affaires :

le Champ de Mars est destiné aux comices, la Curie aux sénateurs,

le Forum et les Rostres au débat des intérêts privés.

Un seul lieu dans Athènes et dans toute la Grèce

est consacré aux délibérations publiques, c'est le théâtre,

que le luxe éleva si tard dans notre ville.

L'édile autrefois fournissait un-théâtre de planches

construit à la hâte et sans que la pierre en assurât la base :

ainsi firent Muréna et Callius. Ce que je dis là, tout le monde le sait.

Puis quand des citoyens puissants, qui ne craignaient pas la dépense,

crurent éterniser leur nom en élevant une fois

sur des fondements de pierre un monument

qui resterait en tout temps ouvert aux jeux de la scène,

alors surgirent ces immenses amphithéâtres

donnés par Pompée, par Balbus, par César

Octavianus, qui rivalisèrent de magnificence.

Mais pourquoi tout cela? je ne suis pas venu ici

pour vous raconter qui fonda le théâtre,

qui le forum, qui chacune des parties de nos remparts;

mais pour vous annoncer ces vénérables personnages,

aimés des dieux, et vous expliquer d'avance ce qu'ils veulent faire.

Ils vont, suivant leur usage, prononcer les sentences

que chacun, dans sa pénétration, a trouvées le premiers.

Elles vous sont connues sans doute ; mais si votre mémoire

cloche sur ces vieilleries, un acteur va venir

vous les débiter à la file, car je ne suis pas bien sûr de les savoir moi-même.

 

Lvdivs

Delphis Solonem scripse fama est Atticum:

GNÖTHI SEAYTON, quod Latinum est: nosce te.

Multi hoc Laconis esse Chilonis putant.

Spartane Chilon, sit tuum necne ambigunt,

quod iuxta fertur: HORA TELOS MAKROU BIOU,

finem intueri longae vitae qui iubes.

Multi hoc Solonem dixe Croeso existimant.

Et Pittacum dixisse fama est Lesbium:

GIGNÖSKE KAIRON; tempus ut noris iubet.

sed KAIROS iste tempestivum tempus est.

Bias Prieneus dixit: HOI PLEISTOI KAKOI,

quod est Latinum: plures hominum sunt mali,

sed inperitos scito, quos dixit malos.

MELETÆ TO PAN, Periandri id est Corinthii:

meditationem posse totum qui putat.

ARISTON METRON esse dicit Lindius

Cleobulus; hoc est: optimus cunctis modus.

Thales sed EGGYA, PARA D' ATA protulit.

Spondere qui nos, noxa quia praes est, vetat.

Hoc nos monere faeneratis non placet.

dixi, recedam, legifer venit Solon.

UN ACTEUR

A Delphes, Solon d’Attique aurait écrit :

GNÔTHI SEAYTON, c’est-à-dire en français : « connais-toi toi-même »,

Maxime que beaucoup attribuent au Laconien Chilon.

Chilon de Sparte, personne ne doute que tu sois l’auteur

De la suivante : HORA TELOS MAKROU BIOU,

par laquelle tu recommandes : « Regarde le terme d’une longue vie ».

Nombreux sont ceux qui pensent que Solon l’a dit à Crésus.

Pittacos de Lesbos aurait dit :

GIGNÔSKE KAIRON, qui recommande de « Savoir saisir le temps »,

notons que ce KAIROS désigne le temps qui vient à temps.

Bias de Priène a dit : HOI PLEISTOI KAKOI,

ce qui signifie en français : « la plupart des hommes sont mauvais »,

mais comprenons qu’il estime « ignorants » ceux qu’il qualifie de « mauvais ».

MELETÆ TO PAN, cette maxime est de Périandre de Corinthe :

il pense que l’exercice donne la maîtrise de tout.

ARISTON est METRON, voilà ce que dit l’homme de Lindos,

Cléobule, ce qui signifie : « La perfection, c’est la mesure ».

Mais Thalès propose EGGYA PARA D’ ATA :

Il nous interdit de nous porter caution parce que « Garantie vaut préjudice » :

Avertissement pour nous qui dérange les emprunteurs.

J'ai dit; je me retire. Voici le législateur Solon.

 

Solon

De more Graeco prodeo in scaenam Solon,

septem sapientum fama cui palmam dedit;

sed fama non est iudicii severitas.

Neque enim esse primum me, verum unum existimo,

aequalitas quod ordinem nescit pati.

Recte olim ineptum Delphicus iussit deus

quaerentem, quisnam primus sapientum foret,

ut in orbe tereti nominum sertum inderet,

ne primus esset, ne vel imus quispiam.

Eorum e medio prodeo gyro Solon,

ut, quod dixisse Croeso regi existimor,

id omnis hominum secta sibi dictum putet.

Graece coactum est: HORA TELOS MAKROV BIOV.

quod longius fit, si Latine dixeris:

spectare vitae iubeo cunctos terminum.

Proinde miseros aut beatos dicere

evita, quod sunt semper ancipiti in statu.

Id adeo sic est. Si queam, paucis loquar.

SOLON

Suivant l'usage des Grecs, je parais sur la scène. Je suis Solon,

celui des sept Sages auquel l'opinion a donné la palme;

mais l'opinion n'est pas un juge sévère;

je ne pense pas plus être le premier que le dernier d'entre eux :

l'égalité ne souffre pas ces distinctions.

Et le dieu de Delphes eut bien raison autrefois,

quand un sot s'avisa de lui demander quel était le premier des sept Sages,

de lui ordonner d'écrire leurs noms sur une boule,

pour que nul ne fût le premier ni le dernier.

Je sors du milieu de leur cercle

pour vous apprendre que le mot adressé, dit-on, par moi au roi Crésus,

s'applique aux hommes de toute condition.

Le grec est fort concis : ÷ra t¡low makroè bÛou.

L'explication latine est plus prolixe :

je veux que toujours on considère le terme de la vie.

Ainsi, évitez de vous prononcer sur le malheur ou le bonheur des hommes,

parce qu'ils sont toujours, tant qu'ils vivent, dans une position douteuse.

Ceci est une vérité, et je vais vous le prouver en peu de mots, si c'est possible.

Solon

Rex, an tyrannus, Lydiae Croesus fuit

his in beatis, dives insanum in modum,

lateribus aureis templa qui divis dabat.

Is me evocavit. venio dicto oboediens,

meliore ut uti rege possint Lydii.

Rogat, beatum prodam, si quem noverim.

Tellena dico civem non ignobilem:

pro patria pugnans iste vitam obiecerat.

Despexit, alium quaerit; inveni Aglaum:

fines agelli proprii is numquam excesserat.

At ille ridens: quo dein me ponis loco,

beatus orbe toto qui solus vocor ?

spectandum dico terminum vitae prius:

tum iudicandum, si manet felicitas.»

Dictum moleste Croesus accepit; ego

relinquo regem. Bellum ille in Persas parat.

Profectus, victus, vinctus, regi deditus

stat ille, captans funeris iam instar sui,

qua flamma totum se per ambitum dabat

voluens in altum fumidos aestu globos.

Ac paene sero Croesus ingenti sono,

o vere vates, inquit, o Solon, Solon !

Clamore magno ter Solonem nuncupat.

SOLON

Roi ou tyran de la Lydie, Crésus était

un de ces heureux, riche à la folie, et qui donnait

aux dieux des temples en briques d'or.

Il m'appelle auprès de lui. J'obéis et j'accours,

espérant laisser aux Lydiens leur roi meilleur.

Il m'invite à lui citer un homme heureux, si j'en connais un.

Je lui nomme Télanès ; c'était un citoyen qui n'était pas sans gloire,

et qui avait perdu la vie en combattant pour sa patrie.

Il n'en veut pas, il en demande un autre. Je lui trouve Aglaüs,

qui n'était jamais sorti des limites de son petit domaine.

Le roi sourit : « Mais à quel rang me places-tu donc,

moi qui seul dans tout l'univers ai le nom d'heureux ? »

Je lui réponds qu'il faut attendre auparavant la fin de sa vie,

et qu'alors on pourra juger si le bonheur lui est resté fidèle.

Ce langage fut mal accueilli de Crésus,

et je pris congé de lui. Il déclare la guerre aux Perses,

il part, il est vaincu, enchaîné, livré au roi.

Cette. captivité, c'était la mort pour lui.

La flamme serpente et l'enveloppe,

en déroulant dans les airs des tourbillons de fumée.

Alors, à haute voix, mais un peu tard, Crésus s'écrie :

« Oh ! que tu disais vrai ! ô Solon ! Solon ! »

et trois fois à grands cris il répéta : « Solon ! »

Solon

Qua voce Cyrus motus, extingui iubet

Gyrum per omnem et destrui ardentem pyram:

et commodum profusus imber nubibus

repressit ignem. Croesus ad regem ilico

per militarem ducitur lectam manum;

interrogatur, quem Solonem diceret

et quam ciendi causam haberet nominis?

Seriem per omnem cuncta regi edisserit.

Miseratur ille vimque fortunae videns

laudat Solonem: Croesum inde in amicis habet

vinctumque pedicis aureis secum iubet,

reliquum quod esset vitae, totum degere.

Ego duorum regum testimonio

laudatus et probatus ambobus fui.

Quodque uni dictum est, quisque sibi dictum putet.

ego iam peregi, qua de causa huc prodii.

Venit ecce Chilon. Vos valete et plaudite.

SOLON

Touché de ses gémissements, Cyrus ordonne qu'on éteigne les feux

qui l'entourent, qu'on renverse l'ardent bûcher ;

et une pluie abondante tombée du ciel vint à propos

abattre la flamme. Crésus fut aussitôt conduit,

par une troupe de gardes d'élite, devant le roi,

qui lui demanda quel était celui qu'il appelait Solon,

et quel motif il avait de crier ainsi ce nom.

Il raconta au roi tous les détails de son histoire.

Cyrus, ému de pitié, et reconnaissant les coups de la fortune,

approuve Solon, prend Crésus en amitié,

lui fait mettre aux pieds des liens dorés,

et veut qu'il passe avec lui tout le reste de sa vie.

Ainsi deux rois me témoignèrent leur admiration,

et je fus approuvé de l'un et de l'autre.

Que chacun se tienne donc pour dit, ce qui ne fut dit qu'à un seul.

J'ai rempli le dessein qui m'amenait ici.

Voici Chilon qui vient. Portez-vous bien et applaudissez.

 

Chilon

Lumbi sedendo, oculi spectando dolent,

manendo Solonem, quoad sese recipiat.

Hui, quam pauca diu locuntur Attici!

Unam trecentis versibus sententiam

tandem peregit meque respectans abit.

Spartanus ego sum Chilon, qui nunc prodeo.

brevitate nota, qua Lacones utimur,

commendo nostrum GNOTHI SEAVTON, nosce te,

quod in columna iam tenetur Delphica.

Labor molestus iste, fructi est optimi,

quid ferre possis, quidve non, dinoscere;

noctu diuque, quae geras, quae gesseris,

ad usque puncti tenuis instar quaerere.

Officia cuncta, pudor, honor, constantia

in hoc, et ulla spreta nobis gloria.

Dixi, valete memores; plausum non moror.

CHILON

J'ai mal aux reins de rester assis, mal aux yeux de regarder,

en attendant que Solon se retire.

Ouf ! que ces Athéniens sont longs pour deux mots qu'ils ont à dire !

Une sentence en trois cents vers !

enfin il en est venu à bout ; il m'a vu et s'en est allé.

Je suis le Spartiate Chilon, moi qui me présente à mon tour ;

connu pour parler bref, comme c'est notre usage à nous,

je vous recommande notre gnÇyi seautñn, Connais-toi toi-même,

que Delphes conserve encore sur sa colonne.

C'est une étude difficile, mais bien profitable,

que d'apprendre à connaître ce qui est ou ce qui n'est pas à ta portée, que d'examiner

jour et nuit de point en point ce que tu as fait, ce que tu feras.

Nos devoirs, la pureté, l'honneur, la constance :

tout est là ; cette gloire aussi, que nous méprisons nous autres.

J'ai dit. Bonne santé et bonne mémoire : vos applaudissements, je ne m'en soucie guère.

 

Cleobvlvs

Cleobulus ego sum, parvae civis insulae,

magnae sed auctor, qua cluo, sententiae:

ARISTON METRON quem dixisse existimant.

interpretare tu, qui orchestrae proximus

gradibus propinquis in quatuordecim sedes:

ARISTON METRON an sit optimus modus,

dic! adnuisti. gratiam habeo. persequar

per ordinem. iam dixit ex isto loco

Afer poeta vester: ut ne quid nimis,

et noster quidam: MÆDEN AGAN. Huc pertinet

uterque sensus, Italus seu Dorius,

fandi, tacendi, somni, vigilii is modus,

beneficiorum, gratiarum, iniuriae,

studii, laborum; vita in omni quidquid est,

istum requirit optimae pausae modum.

Dixi, recedam: sit modus. Venit Thales.

CLÉOBULE

Je suis Cléobule, citoyen d'une petite île,

mais auteur d'une grande maxime qui fait ma gloire,

de cet riston m¡tron qu'on m'attribue,

et que tu vas nous traduire, toi qui es assis là près de l'orchestre,

sur un des quatorze gradins voisins de nous.

riston m¡tron ne signifie-t-il pas La mesure est une très bonne chose ?

Réponds.... Oui ? merci. Je reprends et je poursuis.

Votre poète africain a dit, ce me semble, à cette même place :

Rien de trop et un des nôtres, mhd¢n gan. Ces deux sentences,

latine et grecque, se rapportent à la mienne.

Il faut de la mesure dans le langage, dans le silence, dans le sommeil, dans les veilles.

Tout ce qui est bienfait, reconnaissance, injure,

étude et travail en cette vie, exige cette mesure et s'arrête à propos.

J'ai dit. Je me retire pour garder la mesure. Voici Thalès.

 

Thales

Milesius Thales sum : aquam qui principem

rebus creandis dixi, ut vates Pindarus.

. . . . . . . . . . . . . . <tripodem> . . . . . .

dedere piscatores extractum mari;

namque hi iubente Delio me legerant,

quod ille munus hoc sapienti miserat,

ego recusans non recepi et reddidi

ferendum ad alios, quos priores crederem.

Dein per omnes septem sapientes viros

missum ac remissum rursus ad me deferunt,

ego receptum consecravi Apollini;

nam si sapientem deligi Phoebus iubet,

non hominem quemquam, set deum credi decet.

Is igitur ego sum. causa sed in scaenam fuit

mihi prodeundi, quae duobus ante me,

adsertor ut sententiae fierem meae.

Ea displicebit, non tamen prudentibus,

quos docuit usus et peritos reddidit.

En EGGYA PARA D' ATA, Graece dicimus:

Latinum est: sponde, noxa sed praesto tibi.

Per mille possem currere exempla, ut probem

praedes vadesque paenitudinis reos;

sed nolo quemquam nominatim dicere.

Sibi quisque vestrum dicat et secum putet,

spondere quantis damno fuerit et malo.

Gratum hoc officium manet inanibus tamen.

Pars plaudite ergo, pars offensi explodite.

THALÈS

Je suis Thalès de Milet ; j’ai dit, comme le poète Pindare,

que l'eau est, le principe de toute chose.

C'est à moi que des pêcheurs donnèrent autrefois [un trépied d'or]

qu'ils avaient tiré de la mer :

ils m'avaient choisi pour obéir au dieu de Délos,

qui envoyait ce présent à un sage.

Je refusai de le recevoir, je le leur rendis

pour le porter à d'autres que je croyais plus dignes.

Envoyé à tous les sept Sages, et renvoyé par eux,

il me fut rapporté. Je le reçus alors pour le consacrer à Apollon :

car si Phébus a voulu qu'on choisît un sage,

ce n'était pas d'un homme, mais d'un dieu qu'il fallait l'entendre.

Je suis donc ce Thalès : mais un motif m'amène sur la scène.

Comme les deux sages qui m'ont précédé,

je viens défendre la sentence dont je suis l'auteur.

Elle déplaira, mais non certes aux esprits prudents

que l'expérience a instruits et rendus plus avisés.

Nous avons dit en grec : ¤ggæa par' t&,

ou, en latin : Cautionne, mais tu t'en trouveras mal.

Je pourrais parcourir mille exemples pour vous montrer

des cautions et des répondants bien et dûment convaincus de repentir.

Mais je ne veux nommer personne.

Que chacun de vous réfléchisse, et compte en lui-même

combien de gens ont perdu ou souffert de s'être ainsi portés caution pour d'autres.

Toutefois un pareil service a encore du charme pour les têtes creuses.

Alors, que les uns applaudissent et que les autres, si je les blesse, me sifflent.

 

Bias

Bias Prieneus quod dixi: HOI PLEISTOI KAKOI

Latine dictum suspicor: plures mali.

Dixisse nollem; veritas odium parit.

Malos sed imperitos dixi et barbaros,

qui ius et aequum et sacros mores neglegunt.

Nam populus iste, quo theatrum cingitur,

totus bonorum est. hostium tellus habet,

dixisse quos me creditis, plures malos.

Sed nemo quisquam tam malus iudex fuat,

quin iam bonorum partibus se copulet,

sive ille vere bonus est, seu dici studet.

Iam fugit illud nomen invisum mali.

Abeo. Valete et plaudite, plures boni.

BIAS

Je suis Bias de Priène ; j'ai dit : oß pleÝstoi kakoÛ;

c'est-à-dire, en latin, à ce que je suppose: Les méchants sont en majorité.

Je voudrais ne pas l'avoir dit : « la vérité se fait des ennemis » ;

mais je n'ai appelé méchants que ces êtres mal-appris et barbares

qui n'ont souci ni de la justice, ni de l'équité, ni des saintes pratiques.

Or, partout, dans ce peuple de spectateurs qui m'entoure,

je ne vois que des honnêtes gens. C'est la terre étrangère qui possède

cette majorité de coquins que, d'après mon langage, vous auriez pu croire ici.

Personne d'ailleurs ne doit être si mauvais juge de lui-même

qu'il ne se range du parti des gens honnêtes,

si vraiment il est un honnête homme, ou s'il cherche à le paraître.

Ainsi, effaçons cet odieux nom de méchants.

Je m'en vais. Portez-vous bien, et applaudissez, majorité d'honnêtes gens.

 

PittacVs

Mytilena ego ortus Pittacus sum Lesbius,

GIGNØSKE KAIRON qui docui sententiam.

Sed iste KAIROS, tempus ut noris, monet

et esse KAIRON, tempestivum quod vocant.

Romana sic est vox: venito in tempore.

Vester quoque iste comicus Terentius

rerum omnium esse primum tempus autumat,

ad Antiphilam quom venerat servus Dromo

nullo inpeditam, temporis servans vicem.

Reputate cuncti, quotiens offensam incidat,

spectata cui non fuerit opportunitas.

Tempus monet, ne sim molestus. Plaudite.

 

PITTACUS

Je suis Pittacus le Lesbien, né à Mitylène.

Je suis auteur de la maxime gÛgnvske kairñn.

Or, ce kairñw signifie qu'il faut connaître le temps ;

et le temps ici, c'est le temps propre, qu'on appelle occasion.

Tel est ce dicton romain : « Viens à temps. »

Térence, votre comique, dit que le temps en tout est le point essentiel.

Ainsi, quand son esclave Dromon vient chez Antiphila

qui n'est pas occupée, il a saisi le temps favorable.

Songez tous à combien de fautes on s'expose,

quand on n'observe pas le moment opportun.

Il est temps que je m'en aille pour ne pas ennuyer. Applaudissez !

 

Periander

Ephyra creatus huc Periander prodeo,

MELETÆ TO PAN qui dixi et dictum iam probo,

meditationem esse omne, quod recte geras.

Is quippe solus rei gerendae est efficax,

meditatur omne qui prius negotium.

Adversa rerum vel secunda praedicat

meditanda cunctis comicus Terentius.

Locare sedes, bellum gerere aut ponere,

magnas modicasque res, etiam parvas quoque

agere volentem semper meditari decet.

Nam segniores omnes in coeptis novis,

meditatio si rei gerendae defuit.

Nil est, quod ampliorem curam postulet,

quam cogitare, quid gerendum sit. dehinc

incogitantes fors, non consilium regit.

Sed ego me ad partes iam recipio. Plaudite,

meditari vestram rem curetis publicam.

 

PERIANDRE

Je suis Périandre, natif d'Ephyra.

J'ai dit : m¡leta tò pn, et je viens prouver que j'ai eu raison de dire

Méditer est tout pour agir. Celui-là seul en effet réussit dans une entreprise,

qui médite d'avance toute l'affaire.

Térence le comique prévient qu'il faut méditer

dans tous les cas sur les chances heureuses ou contraires.

Veut-on fonder une ville, prendre ou poser les armes,

essayer de grandes, de moyennes ou de petites affaires ?

toujours il faut méditer.

Car on a moins d'ardeur au début de l'entreprise

si le projet n'a pas été mûri par la réflexion.

Il n'est rien qui exige plus de soin que la réflexion au moment d'agir :

et puis c'est le hasard, ce n'est pas la prudence qui dirige les hommes irréfléchis.

Mais je me retire. Applaudissez,

et surtout méditez, pour administrer sagement vos affaires publiques.

 


Maximes des sept Sages

 

 

Ausone

 

 

oß ¥ptŒ SofoÛ

 

 

 

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