Noctes Gallicanae

 

A u s o n e


 

D. Magnus Ausonius

 

Decimus Magnus Ausonius, poeta et politicus, natus circa annum 310 Burdigalae. Studiit Tolosae. Anno 378 praefectus Galliarum et Italiae, 379 consul ordinarius. Obiit anno 394 Burdigalae.

 


 

Sous l'Empire romain, les aristocrates gaulois ont si bien assimilé la culture romaine que l'on a pris l'habitude de les désigner comme les « Gallo-romains ». Parmi eux apparaissent d'authentiques écrivains qui apportent une contribution originale à la littérature latine. Ausone en est un bon exemple : né à Burdigala (aujourd'hui Bordeaux), au début du IVe siècle après J.-C., il étudie d'abord la grammaire et la rhétorique, puis devient professeur. Sa réputation est si grande que l'empereur Valentinien le fait venir à Trèves, une des capitales de l'Empire à cette époque, pour être le précepteur de son fils.

 

Épitaphes des héros de la guerre de Troie :

les Achéens

Épitaphes des héros de la guerre de Troie :

les Troyens

Les douze Césars

Épigrammes grecques

le Jeu des sept sages

Maximes des sept sages

 

 

 

J’ai téléchargé sur le site de la Bibliothèque nationale les œuvres d’Ausone, éditées par C. L. F. Panckoucke en 1842. Le traducteur, E. F. Corpet, est aussi l’auteur d’une « Notice sur Ausone et ses écrits » qui a peut-être vieilli mais qui, je pense, mérite toujours d’être lue.

 

 

Toute la vie d’Ausone est dans ses écrits. Au temps d’Ausone, la poésie était morte : toutes les sources des grandes et belles inspirations de la verve païenne étaient taries. Homme d’esprit et versificateur habile, Ausone se servit de sa muse au profit de son ambition. Il parvint, grâce à elle, aux premières dignités de l’État, et après avoir assuré ainsi sa fortune présente, il voulut assurer sa renommée à venir. Il chanta sa gloire, ses honneurs, ses richesses ; il se proposa hardiment comme un modèle à son fils et à son petit-fils ; il réveilla les mânes de son aïeul, de son père, de ses professeurs, de ses amis, pour leur apprendre qu’il avait été consul ; il fit redire à l’hexamètre jusqu’à la date de son consulat ; prêt à rendre l’âme, prope conclamatus, il balbutiait encore en mauvais vers à l’oreille de Syagrius, son ami, un orgueilleux résumé de sa vie entière. Grâce aux indiscrétions de cette vanité déjà gasconne, nous possédons de curieux documents sur ce poète, sur ses travaux, sur ses actes ; et c’est à l’aide des secours qu’il fournit lui-même, et qu’il fournit seul, que nous allons essayer de recomposer son histoire.

 

En 267, au temps où les lieutenants de Gallien, dans les Gaules, se disputaient un pouvoir usurpé ; où, débarrassé, par la mort de Postumus et de Lollianus, d’un chef et d’un rival, Victorinus demeura seul maître de l’empire, un vieux Gaulois, Argicius, d’une famille noble et riche du pays des Aedui, forcé de fuir la proscription, se réfugia avec son fils, Cécilius Argicius Arborius, au midi de la Gaule, dans une ville de l’Aquitaine nommée Aquae Tarbellae ou Tarbellicae. Ils ne restèrent pas longtemps seuls et sans famille dans ce pays inconnu. Cécilius épousa une pauvre fille, Émilia Corinthia, qu’on avait surnommée la Maure, à cause de la noirceur de son teint basané. A force de travail et d’économie, les deux époux amassèrent bientôt une modeste aisance, due surtout à Cécilius, qui se livrait en secret et avec profit à l’étude des mathématiques et de l’astrologie. Ils eurent quatre enfants : un fils, Émilius Magnus Arborius, et trois filles, Émilia Hilaria, Émilia Dryadia, et Émilia Éonia. Émilius Magnus Arborius se maria de bonne heure à une fille noble et riche de Toulouse, où il professa quelque temps la rhétorique ; il plaida ensuite avec éclat dans la Narbonnaise, la Novempopulanie et l’Espagne ; puis il passa à Constantinople, où, après avoir donné des leçons à un César, un des fils de Constantin sans doute, il mourut dans l’opulence, à l’âge de trente ans. Émilia Hilaria, ou plutôt Hilarius, car c’est le nom que par plaisanterie on lui avait donné au berceau à cause de sa pétulance et de sa vivacité un peu mâles, garda son naturel et ses goûts virils toute sa vie : vouée à une virginité perpétuelle, elle s’adonna à l’exercice de la médecine, et mourut à soixante-trois ans. Émilia Dryadia mourut jeune, au moment de se marier. Émilia Éonia épousa Julius Ausonius, jeune médecin, né à Vasates (Bazas), et qui était venu s’établir à Bordeaux, où il ne tarda pas à se faire une brillante réputation par la noblesse de son caractère et ses vastes et solides connaissances. C’était un homme d’un très grand mérite et d’une rare vertu, et, « s’il était semblable, comme dit Bayle, au portrait que son fils en a laissé, c’était un reste du siècle d’or. » Il était le premier médecin de son temps : content d’un modique revenu, il ne profita ni de son savoir dans l’art de la médecine, ni de la considération que ses lumières lui avaient acquise, pour s’enrichir ou s’élever. Il donnait gratuitement ses soins aux malades, et n’accepta que de nom seulement les fonctions de curiale et de préfet qu’on lui imposa dans la suite. La principale étude, la seule ambition de toute sa vie, fut l’application constante à chacune de ses actions des préceptes de la philosophie. Ses prophètes, à lui, étaient les sept Sages de la Grèce ; et c’est un spectacle curieux, au milieu de ce quatrième siècle, où retentissaient partout les prédications de l’Évangile, que de voir ce païen stoïque, fidèle à ses vieilles croyances, sans peut-être fermer tout à fait l’oreille aux leçons nouvelles de la morale chrétienne , écouter encore la voix de la sagesse antique. Éonia était en tout digne de lui ; elle avait toutes les vertus d’une chaste épouse et toutes les qualités d’une bonne mère ; et pendant quarante-cinq ans que dura leur union, rien n’en troubla jamais la concorde et la foi. Quatre enfants sortirent de ce mariage : Émilia Melania, qui mourut âgée d’un an ; Ausone, le poète ; Julia Dryadia, qui vécut soixante ans, elle avait épousé un sénateur de Bordeaux, Pomponius Maximus, qui la laissa veuve de bonne heure ; et enfin Avitianus, qui étudiait la médecine, et promettait de marcher dignement sur les traces de son père, quand la mort le surprit à la fleur de l’âge.

 

D. Magnus Ausonius naquit à Bordeaux vers l’an 309, quelque temps avant la mort de sa jeune soeur Émilia Melania, premier enfant de Julius. La famille reporta toute son affection sur le nouveau-né, et l’entoura de soins et d’amour. Corinthia la Maure, son aïeule, dirigea ses premiers pas avec une sévérité mêlée de douceur. Sa tante Hilarius, docteur mûri par l’expérience, lui donnait de sages conseils, et sa jeune tante Dryadia, qui espérait un mari, essayait sur ce jeune neveu son apprentissage de mère. Son aïeul Cécilius, l’astrologue, voulut tirer son horoscope ; mais, à cause des lois sévères prononcées contre ces opérations divinatoires, il le tint caché, et ce fut la mère d’Ausone qui parvint à découvrir ce secret dans la suite. Bon vieillard ! qui allait lire dans les astres ce que tout le monde pouvait lire dans Juvénal ; car il paraît que l’étoile avait promis une destinée brillante, et qu’elle était d’accord avec ces vers du satirique

Si fortuna volet ...

. . . . . . . . . . fies de rhetore consul ;

prédiction qui s’accomplit à la lettre.

 

Arborius, oncle d’Ausone, et qui sans doute connaissait son Juvénal, se chargea de l’éducation de cet enfant. C’était alors le bon temps pour les rhéteurs. Arborius, qui venait d’entrer avec succès et avec éclat dans la carrière, voulut y lancer aussi son neveu. Charmé de ses dispositions naturelles et de sa précoce intelligence, il le confia, sous sa direction, aux plus célèbres professeurs de Bordeaux. Le grammairien Maorinus lui apprit les premiers éléments de la langue latine, et les grammairiens grecs Corinthius et Sperchius furent choisis pour lui enseigner le langage de leurs muses attiques ; mais ce langage eut pour lui peu d’attraits et le rebuta bientôt, quoique son père parlât le grec avec plus de facilité que la langue latine. De l’étude de la grammaire, il passa à celle de l’éloquence. Il suivit les leçons du rhéteur Luciolus, qui avait été son condisciple ; de Staphylius, autre rhéteur, né à Ausci (Auch), qui eut pour lui la tendresse d’un père ; celles enfin de l’orateur Tiberius Victor Minervius, le Démosthène et le Quintilien de l’époque. Il fit de rapides progrès sous ces illustres maîtres. Arborius, qui était allé enseigner la rhétorique à Toulouse, l’appela enfin près de lui, et Ausone acheva dans cette ville, à l’école et sous les yeux de son oncle, le cours de cette riche et brillante éducation.

 

Une belle carrière s’ouvrait devant le jeune élève d’Arborius. La plupart des rhéteurs étaient alors avocats, historiens et poètes. Encouragé par les éloges de son oncle qui l’appelait avec complaisance l’espoir et l’orgueil de sa famille, Ausone voulut atteindre à toutes ces gloires. Il essaya de plaider devant les tribunaux ; mais, soit que son éloquence novice encore n’ait pas eu tout le succès qu’il avait rêvé, soit que l’honneur de porter la férule, ce sceptre de l’école, comme il l’appelle après Martial, le flattât davantage, il négligea le forum, et se fit professeur. Il vint à Bordeaux enseigner la grammaire, et il surpassa bientôt à ce métier tous ses collègues, dont plusieurs, tels que Leontius et Jucundus, avaient été les compagnons de ses études.

 

C’est probablement à cette époque qu’il se maria. Sa femme, Attusia Lucana Sabina, était d’une des plus nobles et des plus anciennes familles de Bordeaux. Elle était fille du sénateur Attusius Lucanus Talisius, homme grave, ami de la retraite et de la vie des champs, qu’une certaine conformité de penchants et d’humeurs avait sans doute rapproché de Julius Ausonius. Talisius avait depuis longtemps destiné sa fille à Ausone ; mais il mourut avant leur mariage. Sabina, que distinguait sa beauté non moins que sa noblesse, fut enlevée à son mari à vingt-huit ans. Ausone resta veuf toute sa vie. Il avait eu trois enfants ; mais le premier, nommé comme lui Ausonius, était mort tout jeune pendant leur mariage. Les deux autres survécurent à Sabina ; c’étaient : Hesperius, qui parvint, comme nous le verrons, aux premières dignités de l’empire ; et une fille qu’Ausone ne nomme pas, quoiqu’il en parle plusieurs fois. Elle épousa en premières noces Val. Latinus Euronius, ou plutôt Euromius, issu d’une antique noblesse, et qui mourut jeune après avoir été préfet d’Illyrie, et en secondes noces, Thalassius, qui fut proconsul d’Afrique.

 

Les mérites et les succès de ses leçons de grammairien l’appelèrent rapidement aux fonctions de rhéteur. Il professa ainsi trente ans, et il forma sans doute plus d’un brillant élève. Ausone, disent les Bénédictins, ne fut pas moins heureux en disciples qu’en enfants. Cependant deux de ces disciples lui causèrent de vifs chagrins : l’un, Pomponius Maximus Herculanus, fils de sa soeur, doué d’un rare assemblage de qualités éminentes, mourut de débauche dans sa jeunesse, au moment de succéder à Ausone dans sa chaire de grammairien. L’autre, Pontius Meropius Paulinus, fils d’un ami de son père, et qui fut depuis saint Paulin, l’abandonna dans sa vieillesse pour renoncer au monde et se convertir. Ausone ne s’en consola jamais.

 

Il en est un troisième, le plus illustre de tous, qui sut rester en même temps fidèle à l’Église et à son vieux maître. L’empereur Valentinien Ier, qui avait associé déjà son frère Valens à l’empire, voulut aussi assurer la couronne à Gratien, son fils. Il le déclara Auguste à Amiens en 367. Gratien avait huit ans. Les empereurs alors commençaient de bonne heure et finissaient de même : leur éducation devait donc se faire vite et bien. Parmi les professeurs renommés des écoles gauloises, Ausone tenait le premier rang. Ses talents, son savoir, son expérience et sa célébrité, tout le désignait au choix de l’empereur. Valentinien l’appela donc à la cour, qui était à Trèves, et le chargea de l’éducation littéraire du jeune Auguste. Un tel choix, une telle préférence étaient bien faits pour flatter l’amour-propre du rhéteur, devenu tout à coup le précepteur d’un prince, comme Sénèque, Fronton, Titianus et Lactance, comme Arborius son oncle, son maître et son modèle. Aussi, de ce moment, grâce à cette faveur, sa fortune va prendre une face nouvelle, et sa muse, jusque-là pédante et routinière, trouvera de temps à autre, dans les inspirations de la vanité et de l’ambition, plus d’originalité, de verve et d’éclat.

 

Ausone arrive à la cour : la cour est chrétienne ; Ausone sera chrétien. La Pâque était proche : Ausone chante la Pâque, et fait sa profession de foi. Mais cette foi n’est point aveugle en sa ferveur ; il laisse aux prêtres le jeûne et les dévotes pratiques, il renferme son culte dans son cour : Ausone connaît l’esprit de Valentinien, chrétien tolérant, modéré, d’une foi insouciante et circonspecte. Puis, par une adroite flatterie, après avoir expliqué le mystère d’un seul Dieu en trois personnes, il compare tout naturellement les trois empereurs, Valentinien, Valens et Gratien, au Père, au Fils et au Saint-Esprit : ils sont pour lui et ils doivent être pour tous l’image de la Trinité sur la terre. On ne pouvait être à la fois plus courtisan et plus orthodoxe. Trois mois après, Valentinien part avec son armée contre les Alemanni, emmenant Gratien et son professeur. Les Alemanni sont vaincus, et Valentinien revient à Trèves, où il rentre avec son fils en triomphateur. Ausone célèbre à grand bruit cette victoire, et celle que Valens, en 369, remportait en Orient sur les Goths. Sa verve est inépuisable. Il chante le Danube, il chante Trèves, il chante la Moselle, il chante Bissula, jeune Suève captive, qu’il avait reçue pour sa part de butin dans cette guerre, et qui fit les délices de son maître. Charmé par sa belle humeur, Valentinien, qui, malgré sa froide gravité, se divertissait quelquefois à la poésie, lui propose un défi littéraire : Ausone accepte, et, comprenant tout l’embarras de sa position, s’arrange habilement de manière à n’être ni vainqueur ni vaincu. Il réussit : toutes les faveurs de la cour lui sont acquises. II est nommé comte, et honoré des différentes distinctions attachées à ce titre : quelque temps après, il est élevé à la questure. Son crédit, ses dignités, lui attirent l’amitié des personnages les plus considérables du palais et de l’empire, de Symmaque, entre autres, et de Sext. Anicius Petronius Probus, qui lui demanda des conseils et des livres pour l’éducation de ses fils. De son côté, il use noblement de son pouvoir. Un pauvre grammairien de Trèves, Ursulus, avait été oublié aux calendes de janvier, dans les largesses de l’empereur. Le questeur Ausone sollicite et obtient les étrennes désirées, et envoie à son collègue en grammaire six pièces d’or avec une trentaine de méchants vers que le malheureux dut trouver admirables.

 

Ausone achevait à peine l’éducation de Gratien, quand Valentinien mourut, le 17 novembre 375. Cet événement devait accroître encore la fortune du poète. Gratien, en l’absence de Valens, son oncle, toujours occupé à combattre en Orient, et du jeune Valentinien II, son frère, que l’armée venait de proclamer Auguste, s’empressa de profiter de la puissance remise tout entière entre ses mains, pour entourer de ses bienfaits son maître et toute la famille de son maître. Probus était alors préfet d’Afrique, d’Illyrie et d’Italie : cinq mois après, Ausone le remplace dans la préfecture d’Afrique et d’Italie : le titre de préfet d’Illyrie est donné au vieux Julius Ausonius, qui meurt un an ou deux après, âgé d’environ quatre-vingt-dix ans. Hesperius est nommé vicaire des préfets en Macédoine, puis presque aussitôt proconsul d’Afrique, et remplacé dans cette dernière charge, l’année suivante, en 377, par Thalassius, son beau-frère °. En 378, Ausone quitte la préfecture d’Italie pour prendre, avec Hesperius, la préfecture des Gaules. Mais tant de faveurs ne suffisaient pas encore à l’ambition d’Ausone. Depuis longtemps une dignité plus haute, la première dignité de l’empire, lui avait été promise, et par Valentinien et par son fils : le rhéteur aspirait au consulat. Parfois, dans cette longue attente d’un honneur si désiré, la crainte qu’il ne lui échappât, peut-être aussi le regret de sa ville et de ses paisibles études, lui avait inspiré l’ennui et le dégoût des emplois publics. Mais enfin il allait atteindre au but de tous ses voeux. Il y avait un an qu’il était, avec Hesperius, préfet des Gaules : Gratien était à Sirmium, où il voulait passer l’hiver après la défaite et la mort de Valens, au secours duquel il était arrivé trop tard. Malgré les soins et les malheurs de cette guerre, Gratien n’a pas oublié son vieux précepteur. Les calendes de janvier approchaient : c’était le moment de créer les consuls pour l’année 379. L’empereur chrétien demande conseil à Dieu, et nomme au consulat Ausone et Q. Clodius Hermogenianus Olybrius. Ausone, comme préfet, fut déclaré premier consul. Le jeune Auguste fait plus encore ; il choisit lui-même la trabée consulaire qu’il lui destine : c’est une toge où se trouvait brodé le portrait ou le nom de Constance, beau-père de Gratien et il la lui envoie avec une lettre flatteuse qui lui apprend sa nomination. A cette nouvelle, Ausone ne se sent pas de joie ; sa muse se réveille ; il fait une prière la veille des calendes, il en fait une autre le lendemain, non pas une prière chrétienne, comme autrefois pour célébrer la Pâque, mais une prière à Janus, aux saisons, aux planètes, au soleil, pour obtenir de leur influence une heureuse et abondante année, une vraie prière d’astrologue, en mémoire sans doute de son grand-père et de son horoscope. Je ne sais si les astres exaucèrent ses voeux, et si l’année eut de beaux jours et des récoltes fertiles ; mais ce qui est certain, c’est qu’elle fut marquée par deux événements considérables dans l’histoire, l’élévation de Théodose, déclaré Auguste et associé à l’empire, et la première apparition en Occident des Lombards, « que Dieu, dit Tillemont, destinait pour punir les péchés des Romains deux cents ans après. » Gratien n’avait pu assister à l’entrée en fonctions des nouveaux consuls ; mais il revint exprès à Trèves pour honorer de sa présence la solennité de leur sortie. C’est à cette occasion que le rhéteur, devenu consul, prononça devant le prince un discours d’actions de grâces pour le remercier, et du consulat, et de toutes les dignités, de toutes les largesses qu’il devait à sa bonté reconnaissante.

 

Mais sa fortune s’arrêta là. Trois ans après, Gratien, qui avait perdu la confiance de son armée et du monde romain, tombait à Lyon sous les coups de Maxime, et, malgré les faveurs et les bienfaits de Théodose, Ausone ne tarda pas à quitter Trèves et la cour, et s’en revint en Aquitaine retrouver ses amis, ses élèves, ses champs et sa ville, le nid de sa vieillesse. Il était riche, il possédait plusieurs belles terres aux environs de Bordeaux et de Saintes, entre autres Lucaniacus e et le Pagus Novertas. C’est là qu’il passa dans le repos et les loisirs des muses ses dernières années, allant d’une villa à l’autre, invitant ses amis, Axius Paulus, Théon, Tetradius, Paulinus ; leur envoyant et leur demandant des vers ; c’est de là qu’il surveillait l’éducation du jeune Ausonius, son petit-fils, enfant de sa fille et de Thalassius, lui adressant des conseils sur ses études futures, et lui souhaitant une destinée semblable à la sienne ; c’est là qu’il chanta les villes célèbres ; là que, reprenant les habitudes de la poésie païenne, et oubliant son christianisme de cour et le Dieu chrétien qui n’avait point sauvé son bienfaiteur, il composait, suivant les rites idolâtres de la vieille Rome, les éloges funèbres de ses parents et de ses professeurs ; c’est là enfin qu’il écrivait à Paulinus, son élève chéri, pour le détourner de la dévotion et de la solitude, et qu’il mourut avec la douleur de n’avoir pu le ramener au culte de la muse, de la famille et de l’amitié.

 

Ausone s’était servi de son crédit pour attirer sur presque tous les membres de sa nombreuse famille les faveurs impériales. Fl. Sanctus, mari de Pudentilla, soeur de sa femme, avait été gouverneur en Bretagne. Paulinus, gendre de sa sueur Julia Dryadia, avait été scriniarius, puis procurateur du fisc en Afrique, et correcteur de la Tarragonaise. Un gendre de ce Paulinus et de Megentira sa femme, eut aussi un emploi public, et on croit qu’Arborius, frère de Megentira, et mari de Veria Liceria, dont Ausone a chanté les vertus, est le même que celui qui fut préfet de Rome en 380. Thalassius, après avoir été proconsul en 378, obtint encore quelque autre dignité depuis le consulat d’Ausone : le jeune Ausonius, dont le poète, en ses dernières années, vit fleurir l’adolescence, fut sans doute ce sénateur, fils de Thalassius, dont parle Symmaque, qui paraît lui avoir rendu un important service dans le sénat. Hesperius conserva la préfecture des Gaules, jusqu’en 380 ; en 384, il fut envoyé par Valentinien II de Trèves à Rome pour examiner les plaintes portées contre Symmaque, alors préfet de cette ville, qui le qualifie de vir clarissimus et illustris, comes Hesperius : il mourut vers 406. Avec lui pourtant ne s’éteignit pas toute la postérité d’Ausone. Il avait eu trois enfants : le plus jeune, Pastor, avait été tué par accident dans son enfance. Des deux autres, un seul, Paulinus, survécut dans l’histoire, et celui-là devait expier cruellement la fortune rapide et la gloire de sa famille. Il était né en 376 à Pella, en Macédoine. Élevé dans le luxe et les plaisirs, à trente ans il perdit son père, et il s’occupait à défendre sa mère contre les prétentions de son frère qui voulait faire casser le testament d’Hesperius et la dépouiller de ses biens, quand les barbares envahirent la Gaule. Paulinus s’attache à Attale, qui le nomme comte des largesses privées, largesses imaginaires ; mais les Goths pillent Bordeaux et la maison du comte, qui se sauve à Bazas. Les Goths et les Alains assiègent Bazas, d’où Paulinus s’échappe encore. Il perd successivement sa belle-mère, sa mère, sa femme et deux fils : il se réfugie à Marseille, où il avait une maison ; il s’y établit, prend à ferme des terres, les cultive, relève un instant sa fortune, presque aussitôt renversée encore. Pauvre, isolé, accablé de dettes, de chagrins et d’années, il ne sait que devenir. Un champ lui reste encore, et ce champ, un Goth le convoite ; mais, au lieu de s’en emparer, il le paye, et le prix qu’il en donne, bien qu’inférieur à la valeur du champ, suffit pour rendre l’aisance à Paulinus, et soutenir ses vieux jours, qu’il achève, à quatre-vingt-quatre ans, dans la contrition et la prière. Ainsi la famille d’Ausone, qui avait commencé par un astrologue, finit par un pénitent.

 

E.-F. Corpet

avril 1842

 

 


 

 

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